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Hiatus : « solution de continuité, espace entre deux choses dans une chose. Interruption.» Provient du latin hiare : être béant.
Je cherchais les mots pour traduire mon état d’esprit et expliquer ma trop longue absence en ce début d’année. Voilà : je me sens béant. Une plaie. Un gouffre.
Passage à vide. Une succession de grippes m’aura mis moralement K.O. Je file un mauvais coton. C’est la saison… Lire la suite »
Le week-end dernier, j’ai vécu mon second stage avec la conteuse française Bernadète Bidaude (« Construire un récit à partir de son propre bagage » les 30 septembre, 1er et 2 octobre 2011). Comme il s’agissait à peu de choses près du même atelier que la première fois (« Chantier d’histoires » du 1er au 3 mai 2009), je présenterai conjointement ce que j’ai appris à ces deux occasions.
À la décharge des organisateurs qui avait prévu ce deuxième atelier comme une suite du premier (qui n’était cependant pas pré-requis), j’étais le seul participant à m’être réinscrit. Ajoutons à cela le fait que cette fois-ci plusieurs participants n’étaient pas des conteurs. Difficile de véritablement pousser plus loin…
Cela écrit, c’est une expérience assez curieuse mais pas déplaisante que cette répétition. À faire essentiellement les mêmes exercices avec des participants différents, à aller collecter des idées d’histoires aux mêmes endroits sous une pluvieuse grisaille automnale (2011) plutôt que sous un soleil printanier (2009), on est forcément amener à comparer. En même temps, il y a là-dedans à trouver comment conserver un regard neuf, un peu comme de raconter la même histoire à des publics différents, ou encore aux mêmes personnes, mais dans des occasions différentes. J’ai certainement bénéficié d’un rafraîchissement quant à la conception du conte de notre formatrice. Cela me permettra, je l’espère, de vous en faire part avec plus de justesse. Lire la suite »
Elle s’appelle Alice. Elle est conteuse française (québécoise de coeur) et, sur mon chemin de conte, elle m’a plus d’une fois donné des coups de pouce… Ou tendu des miroirs plutôt. M’a aidé à réfléchir.
La première fois qu’elle m’a tendu le miroir, c’était dans un atelier donné par Didier Kowarsky. Pour un exercice, j’avais improvisé une histoire à partir d’idées d’un ami à moi… Elle m’avait dit : « Continue à la raconter cette histoire-là. Elle est ronde. » Je n’ai jamais vraiment compris ce qu’elle avait alors voulu dire, mais je la raconte encore. Lors d’un apéro-conte, elle me l’a redemandé. Ma première fois au défunt Sergent recruteur, en ouverture de soirée, c’était avec cette histoire-là. Lire la suite »
J’ai déjà évoqué ici ma fascination et mes réserves face au slam. Mardi le 20 septembre dernier, à l’invitation du slamestre Frank Poule, je me suis rendu à la galerie Art Focus pour y entendre le fondateur du mouvement slam, Marc Kelly Smith, slampapi en personne. Un gamin de 61 ans avec une extinction de voix… Je me disais que si quelqu’un pouvait m’aider à comprendre ce qui m’allumait et me questionnait en même temps dans cette forme d’art, c’était bien celui qui l’avait mise au monde. Par ailleurs, je cherchais toujours à identifier des éléments qui “fonctionnent” dans le slam et qui pourraient être transposés au conte…
Un mot en réponse à certaines réactions d’inconfort face à cette “manie” que j’ai (avec d’autres) de toujours chercher à définir et à mieux cerner les contours de notre art. On me reprochera qu’en tentant de déterminer “ce qui en est”, j’exclus d’office le reste… qui n’aurait plus droit de citer. Or, pour moi, affirmer que certaines manifestations artistiques correspondent moins à ma définition du conte (comme pratique, pas comme genre littéraire), ne signifie certainement pas qu’elles n’ont pas leur place dans toutes sortes d’amalgames et d’expériences de métissage qui peuvent enrichir tous les arts. Lire la suite »
Quelques mots sur qui est Bruno de La Salle – ou BLS comme j’ai entendu des gens du milieu l’appeler – et sur les raisons pour lesquelles je tenais absolument à la voir conter… jusqu’à braver des conditions routières pas évidentes un peu plus d’une semaine avant Noël 2010. (Merci à la fée Mirage, notre conductrice, et à l’ange Gabriel avec qui j’ai fait le voyage!)
Déjà, sa présence au Québec tenait pour moi de l’inespéré, alors que je m’étais résolu à ne jamais le voir et l’entendre en personne. (Le voyage en France est difficilement envisageable pour moi dans le moment.) Tout au plus, j’espérais me rabattre sur ses livres et ses enregistrements. Merci à Sylvi Belleau (Théâtre de l’Esquisse), Jacques Falquet, Dominique Renaud et à tous ceux qui ont rendu sa visite possible…
À quelques jours d’un spectacle solo qui conclura une seconde vague de travail sur Chevaucher les seuils – Contes d’au-delàs et de Là-haut, un nouveau bilan s’impose. Il m’est difficile de parler de manière générique des séances de coaching de cet automne tant l’« entraînement » s’est personnalisé (Dictionnaire Robert : « rendre personnel »). Je vais tout de même essayer d’en dégager du matériel d’intérêt général.
J’entendais récemment Mme G. mentionner à quelqu’un : « Moi, je connais bien Jean-Sébastien et il ne voudra pas ceci… Il préférera cela. ». C’est vrai. Elle me connaît bien mieux, me devine, sait quand elle peut me pousser plus loin (ou pas), même si je ronchonne au début.
Réalisant dès septembre que nous avions peu de temps, Mme G. et moi avons convenu de travailler certains aspects précis de ma manière de conter. Outre les problèmes propres au spectacle (transitions et difficultés avec certains contes, dont j’ai parlé ici), nous voulions :
- éliminer des tics qui parasitent le contage;
- maintenir mon niveau d’énergie de base de manière plus constante tout au long du spectacle;
- développer ma présence, mon contact avec le public
[NDLR: Les vacances d'été me permettent finalement de compléter ce texte amorcé... en novembre 2009.]
Lors de la Rencontre internationale sur le conte d’octobre 2009, la conteuse Sophie Joignant a témoigné du fait qu’elle se servait beaucoup en atelier du poème « Conter » qui ouvre le livre Conter, un art? de Michel Hindenoch [un must, en passant]. Pour elle, « il y a tout là-dedans ».
Hindenoch, présent sur place, a donc accepté d’en faire la lecture, en expliquant qu’il l’avait préparé pour un colloque ayant eu lieu à Chevilly-Larue en 1994 et dont la thématique était « Qu’est-ce que conter? ».
Conter
C’est écouter à haute voix
Un rêve ancien, plus grand que soi.C’est un acte magique, une poésie :
C’est faire de sa parole une peau,
Un oeil, une monture.
Faire d’un rêve un souvenir,
D’un souvenir une jeune aventure,
D’un mensonge un aveu, une vérité vraie.C’est ouvrir son jardin et en faire un navire.
Voyager. Rien de plus.
Jusqu’à offrir à l’autre un souvenir nouveau,
Risquer de faire de lui un témoin, lui aussi :Un conteur à venir.
Cela m’a donné l’occasion de retourner à ce texte pour voir ce que j’y trouve pour alimenter ma propre réflexion. Je ne sais pas si « il y a tout », mais en tous les cas j’y trouve beaucoup de matériel…
De la façon dont je le lis, le texte peut se diviser en cinq parties qui m’amènent à des leçons fondamentales:
Section 1: Le rêve ancien
C’est écouter à haute voix
Un rêve ancien, plus grand que soi.C’est un acte magique, une poésie :
Ici, Hindenoch me rappelle le côté sacré du conte. Je suis depuis un certain temps partisan de l’idée que les contes seraient issus des rêves que les premiers hommes se seraient racontés sans nécessairement les comprendre, tellement les images y sont fortes et touchent à l’inconscient. Il y a donc un respect que l’on doit avoir pour ces histoires, mais qui nous manque parfois…
Section 2: Conter par les sens
C’est un acte magique, une poésie :
C’est faire de sa parole une peau,
Un oeil, une monture.
Là, on entre dans certaines maximes de la « théorie hindenochienne » si j’ose dire… Dans ses formations, Michel nous enjoint à choisir les « mots de l’affect » (sensitifs) plutôt que de l’« intellect » pour raconter nos histoires. Pour lui, le narrateur doit être « l’espion de l’histoire » et la décrire de l’extérieur. Déjà l’allusion chamanique à la parole comme « monture » est prélude à la quatrième section, véritable invitation au voyage.
[D'un point de vue plus personnel, ayant été incommodé par de l'eczéma/ dermatite atopique pour l'essentiel de ma jeunesse, alors que mon anxiété et les émotions fortes que je vis se manifestent par des démangeaisons, « faire de sa parole une peau » (ou de sa « peau une parole », dans mon cas) me parle directement.]
Section 3: Il faut y croire
Faire d’un rêve un souvenir,
D’un souvenir une jeune aventure,
D’un mensonge un aveu, une vérité vraie.
Ici, Hindenoch me rappelle le processus par lequel le conteur se « convainc » de son histoire afin de la rendre crédible au public. On escamote souvent cette étape de rêverie éveillée. C’est une autre maxime de la « théorie hindenochienne »: Dès que l’on a un moment de libre, prendre le temps de rêver ses contes, de les imaginer en détail. Qui sont les acteurs à qui l’on confierait le rôle du héros? De la princesse? Dans quels lieux connus se déroule l’action? Quelles sont les odeurs de chaque scène? Etc.
Section 4: L’invitation au voyage
C’est ouvrir son jardin et en faire un navire.
Voyager. Rien de plus.
C’est la plus belle, selon moi. De l’intérieur du conteur vers les autres… et l’infini des possibles. Je pense que Hindenoch y parle de l’implication personnelle du conteur dans sa narration. Mais aussi de l’objectif, sans prétention et pourtant fondamental des récits: « Voyager. Rien de plus. » C’est tout simple. C’est immense.
Du coup, ça me rappelle une phrase lue sur un poster inspirant où l’on voyait un navire sur les flots sous un coucher de soleil éblouissant: « A ship in a harbor is safe. But then, this is not why ships are built. » (« Un navire au port est en sécurité, mais ce n’est pas pour cela que l’on construit des navires. »). De l’audace dans le choix des histoires… donc de l’implication personnelle.
Section 5: Donner
Jusqu’à offrir à l’autre un souvenir nouveau,
Risquer de faire de lui un témoin, lui aussi :
Un conteur à venir.
Enfin, je comprends que Hindenoch nous parle ici du don que doivent faire les conteurs: Nous avons reçu les histoires en cadeau (oui, même celles que nous avons écrites). Elles ne nous appartiennent pas et par conséquent nous devons les partager. Nous n’en sommes que les médiateurs, des interprètes, des « espions » d’un « rêve ancien » (et l’on revient au chamanisme).
Mais finalement, Hindenoch nous présente un objectif profond: réussir à toucher suffisamment le public pour l’émouvoir. Il manque tellement de
« témoins », de personnes rendues meilleures, plus heureuses, plus humaines, etc. par le contact du beau et du bon.
Puisse notre parole les toucher.
- Le 22 février dernier, toujours dans son commentaire en réaction à un billet sur ma difficulté à définir le milieu du conte, Nicolas Rochette abordait aussi le rapport entre conte de création et conte de tradition. Je le cite:
« Parce que nous faisons de la création. Sus aux visions muséales du conte où le conteur est réduit à un colporteur de patrimoine et l’auditeur à un spectateur passif et aliéné dans un récit dont il est captivé…
[...]
Je ne crois pas aux histoires de Ti-Jean… comme tout le monde. Mais je crois encore moins que les histoires de Ti-Jean m’en apprennent sur le monde. Il me sort du monde. C’est ok, mais quand, dans ma discipline, il n’y a que ça comme proposition, j’ai peur. Peur que le conte devienne un moyen d’évasion qui ne confronte rien ni personne et, encore moins, lui-même. »
En tant que passionné du conte traditionnel (qui fait un ti-peu de création de son bord, quand même), je dois m’objecter avec véhémence!
Dans Mythologie du monde celte (Marabout, 2009) que je suis en train de lire (brillant! Notamment sur la conception de l’au-delà qu’avaient ces peuples…), Claude Strerckx évoque l’utilité de revenir sur les textes anciens pour comprendre le monde tel que le voyait nos ancêtres. J’ai bien envie de m’approprier son explication, tant je crois qu’il y a dans le patrimoine mondial une richesse insoupçonnée à re-connaître et à conter:
« Au premier degré, les mythes qui constituent la matière de ce livre proposent de belles histoires… [...]
Au second degré, ces légendes s’avèrent aussi porteuses sens et même d’un sens très profond. Elles n’étaient pas que des contes. À l’origine, elle racontaient une histoire sacrée conduite par des dieux et des déesses tenus pour aussi réels et aussi vénérables que celui auquel croient aujourd’hui ceux qui ont la foi.
Aussi bien que les grandes religions actuelles, elles se targuaient de révéler le sens de la vie et même davantage car, si de nos jours les religions se réservent le « pour quoi » mais acceptent de laisser à la science objective le « comment » du fonctionnement du monde, les temps archaïques ne distinguaient pas les deux questions et répondaient à la première par la seconde…
[...]
C’est dès lors une quête des plus passionnantes que d’essayer de retrouver et de comprendre cette logique archaïque. D’abord comme jeu de l’esprit, mais aussi parce que cette recherche éclaire des facettes oubliées du génie humain, nourrit sainement la modestie – nos temps éclairés ne sont pas plus intelligents, seulement mieux informés sur le plan des sciences objectives – et parfois aussi permet de mieux comprendre certains gestes, préjugés, coutumes ou tournures d’esprit encore très intégrées dans nos personnalités sans que nous ayons gardé le souvenir de leur raison d’être ni de leur sens premier. » [p.11-12]
Je crois profondément que les contes nous ont fait. Ils constituent le terreau de notre culture. Les revisiter, les redire aujourd’hui, avec notre sensibilité contemporaine – impossible de faire autrement – nous permet de nous rebrancher sur là d’où nous venons, ce qui m’apparaît essentiel pour choisir ensemble là où nous allons. Et, oui, ça peut redonner un peu de modestie, sinon d’humilité, que de réaliser que nous ne sommes pas les premiers à avoir rêver nos angoisses et nos espoirs.
Je suis évidemment d’accord avec Nicolas que les contes peuvent et devraient souvent être davantage qu’évasion et divertissement. Mais je ne peux croire que les contes créés aujourd’hui soient nécessairement plus signifiants et pertinents pour nos contemporains que ceux d’hier. En fait, les contes qui ont survécu, traversés les siècles et même les millénaires, ne sont-ils pas parvenus jusqu’à nous précisément parce que, à chaque époque où ils ont été contés, ils ont touché des gens suffisamment pour que ces derniers aient envie de les transmettre à nouveau et de les perpétuer? Est-ce que cette persistance dans le temps n’est pas garante de quelque chose de plus profond?
Moi, j’ai bien envie d’écouter ce qui est arrivé à Ti-Jean. Je suis persuadé qu’il a deux ou trois choses à m’apprendre sur le monde qui m’entoure, mes semblables et moi-même. Et je crois que cela me permettra de me sentir al-lié – en relation avec d’autres humains – plutôt qu’aliéné (littéralement « rendu autre », « vendu » à d’autres humains)... À condition qu’on me respecte assez comme spectateur pour me le raconter avec l’intelligence et la sagesse que ces contes véhiculent toujours. Cela demande évidemment un travail d’approfondissement, une curiosité face à la matière même avant qu’on se l’approprie pour la livrer.
Cela écrit, j’ai aussi envie qu’on me raconte les dépanneurs, les plages de pays impossibles ou les quêteux qui traînent sur Mont-Royal…
Dimanche soir dernier je suis allé assister à la dernière partie d’un spectacle donné par le conteur témiscabitibien Guillaume Beaulieu. J’étais dans un état d’esprit particulier, mais je tenais à l’entendre pour me forger ma propre opinion. Il faut dire que la réputation de Beaulieu l’avait précédée… Dans les cercles de conteuses et conteurs que je fréquente – cercles où la formation est très valorisée, il faut le dire –, il est devenu un peu l’archétype de celui qui « cherche la reconnaissance avant d’avoir obtenu la connaissance » selon le mot de Christian-Marie Pons. Il n’est certainement pas le seul, mais disons qu’avec un CD, un DVD, un coffret de 5 CD, un site Web promotionnel et transactionnel à son actif, alors qu’il conte régulièrement depuis 2004, il est devenu plus visible que les autres.
Avant qu’on ne m’accuse de casser du sucre publiquement sur le dos d’un collègue par blogue interposé, laissez-moi expliquer ma démarche. Me positionner par rapport aux autres me permet de mieux me connaître moi-même comme conteur, de préciser mes valeurs, mes choix artistiques. Aussi j’essaierai d’être un critique honnête, quitte à sembler parfois dur ou prétentieux.
Guillaume Beaulieu a d’indéniables qualités: C’est un beau jeune homme dynamique à la voix puissante (dont il nous fera la démonstration à plusieurs reprises). Il est très allumé, notamment parce qu’il semble véritablement aimer sa région et ses habitants. Il a d’ailleurs exercé le métier d’agent de développement rural. C’est ainsi je crois qu’il a acquis une passion pour la ruralité et des convictions politiques en lien avec cette question qui transparaissent souvent dans son travail. Il est à l’aise sur scène et communique bien, entrant facilement en lien avec le public… quitte à se faire parfois plus animateur que conteur (ce qui n’est pas nécessairement un défaut). Son niveau de langue est très correct et il ne se complaît pas dans l’humour comme plusieurs, bien que cet élément soit très présent dans ses histoires.
De mon point de vue, ce n’est pas que Beaulieu manque de talent : Il en a à revendre, plus que bien d’autres conteurs que j’aie entendus. Le problème, c’est qu’il est pressé. Pressé d’arriver où? Ça c’est moins clair. Il se présente comme « chevaucheur d’orignal »… Mais quelle mouche a donc piqué les bêtes qu’il chevauche pour qu’elles foncent ainsi à toute allure au travers des forêts imaginaires?
Conter, et apprendre à conter habilement, j’en suis convaincu, prend du temps. « C’est en disant qu’on devient conteur. En dix ans, rarement moins », écrit Christian-Marie Pons en préface de L’art du conte en dix leçons. Le rythme auquel Beaulieu fait les choses est extrêmement rapide. D’où cette perception qu’il donne de ne pas se poser : Il a gagné des concours de menteries, conté au Sénégal, fait plusieurs fois le tour de sa région, donne des ateliers dans les écoles, siège sur des jurys, etc. Il a passé quatre mois à faire la tournée des villages de l’Abitibi-Témiscamingue pour collecter des histoires. Belle recherche… de laquelle il a tiré 65 histoires! En quatre mois!
Sur son site, il se présente comme ayant « près de 22 contes longs (de 10 à 30 minutes) et 120 contes courts (de 4 à 7 minutes) » dans son répertoire. Cela se comprend quand il explique son rythme de création:
« D’ordinaire, faire un nouveau conte prend une ou deux journées, avec le soutien de mon fidèle magnétophone pour préserver le caractère oral des contes. » (extrait de la section ‘Biographie’ du site Web)
Une à deux journées! Pour écrire, mémoriser et se mettre en bouche une nouvelle histoire? Quand on pense que Michel Hindenoch, dans Conter, un art?, rappelle que les conteurs d’expérience maîtrisent rarement à la fin de leur vie plus de 24 heures de contage, de quoi conter un jour et une nuit…
Pourquoi ce foisonnement? Quel est cet attrait pour la vitesse et la quantité? Est-ce que cela répond seulement à des impératifs économiques? Et, si oui, n’y a-t-il pas danger d’y sacrifier la qualité?
Les histoires qu’il a collectées et travaillées – il a aussi un talent d’auteur, je crois – sont souvent très chouettes avec des flashs vraiment brillants (par exemple, ce bébé que l’on met à incuber dans un fourneau et qui découvre les goûts et les recettes qui s’imprègnent littéralement dans les pores de sa peau). Néanmoins, le choix de se limiter à de courtes anecdotes m’apparaît problématique. Pas le temps d’entrer de plein pied dans une histoire, de s’y perdre en imagination, de s’attacher aux personnages – qui pourtant seraient attachants (Le bébé deviendra cuisinière et fera d’extraordinaires tartes au sucre… C’est déjà tout? J’en aurais pris davantage.).
Sur son site, Beaulieu avoue s’être spécialisé dans ce type d’histoires courtes avec une chute rapide:
« …Mon expérience dans la création de contes courts m’a amené à bien maîtriser les méthodes conduisant à capter l’attention vite et à conclure rapidement, avec un dénouement inattendu et souvent humoristique. »
De telles histoires courtes sont fort utiles dans un répertoire. Elles donnent du rythme à un spectacle. Toutefois, lorsque le spectacle n’est composé que d’histoires courtes, il risque de manquer d’une certaine profondeur, me semble-t-il. Or, le spectacle Une chaise pour tous dont j’ai entendu des extraits, sera composé de 18 histoires (selon la vidéo disponible sur son site Web). Seront-elles toutes courtes (autrement, difficile d’en faire 18)? Si oui, pas le temps de respirer. Comme spectateur, je suis essoufflé.
De même, la mise en scène n’est pas étrangère à cette impression de vertige. Guillaume se démène, bouge beaucoup, occupe tout l’espace et un peu plus. C’en est parfois étourdissant (À sa décharge, il contait dans une alcôve quand je l’ai écouté. Ça restreint pas mal les mouvements.). Il se retrouve souvent sur le plancher, à quatre pattes ou les quatre fers en l’air. Évidemment, sitôt qu’on est assis à la seconde rangée ou derrière, on perd ce qu’il fait dans ces moments-là. Je m’interrogeais sur ce choix quand tout à coup cela m’a frappé : La mise en scène est faite pour une scène surélevée! On me présentait un spectacle pour la scène… dans un bar. Le problème, c’est que le circuit de diffusion du conte au Québec compte plus de bars et de cafés que de scènes à l’italienne.
Par ailleurs, le fait d’avoir systématiquement recours à cette « chaise pour tous » n’est pas sans poser de question. Pourquoi ce besoin d’un accessoire? Les histoires ne sont-elles pas assez fortes en elles-mêmes? Il y a de belles trouvailles dans l’utilisation de la chaise, mais cela semble parfois forcé, comme s’il s’agissait d’une performance en soi (« Regarder tout ce que l’on peut faire avec une chaise! »). En définitive, cela distrait souvent des contes. De manière générale, la mise en scène prend beaucoup de place, ce qui fait qu’on sent souvent « la cassette »: Tout y est très placé et on perd de la spontanéité qui fait souvent l’intérêt du contage, selon moi. D’après le mot d’un autre spectateur, on est parfois plus près du sketch que du conte.
Guillaume Beaulieu et moi avons pris des chemins fondamentalement différents. Il a choisi de conter professionnellement (sur une base hebdomadaire apparemment), ce qui ne doit pas toujours aller de soi et oblige sans doute parfois à des compromis difficiles, de longues heures sur la route et bien des soirées loin des siens. J’ai choisi d’exercer le conte en « amateur éclairé » comme un loisir où je m’investis autant que je le peux et avec toute l’exigence dont je suis capable. J’ai investi le gros de ces dernières années à me former. J’ai eu accès à des formations d’une qualité exceptionnelle. D’aucuns diront que j’aurais dû conter davantage et me former moins. J’avais besoin de ce temps pour réfléchir ma démarche. Aujourd’hui, j’en arrive peu à peu à la pratique, mais la réflexion n’est jamais bien loin.
Il me semble que le choix même d’exercer l’art du conte suppose de s’inscrire en faux face à l’accélération de la société actuelle. Autrement, pourquoi ne pas scénariser des vidéo-clips ou des jeux de console? Dans la conception que j’en ai, conter, c’est de l’artisanat. Cela suppose de la patience et des temps de rêverie, d’apprivoisement, de finesse, de rigueur, de partage dont notre monde a bien de besoin. Les conteuses et conteurs doivent-ils nécessairement entrer dans ce moule? Peuvent-ils être autres choses que des apôtres et prosélytes de la lenteur? Cette conception est héritée de mes maîtres Pons, Van Dijk, Desprèz, Darwiche, Hindenoch, Rignanese, Faubert, Bouthiller, etc., j’en suis très conscient. Compte tenu de la qualité du travail de ces gens, j’en suis fort aise et me trouve privilégié de m’inscrire dans ce courant.
Il n’y a pas vraiment d’école de conte au Québec et apprendre cette discipline en autodidacte demande beaucoup d’audace et de motivation, ce qu’il faut applaudir. Néanmoins, des activités de formations s’offrent et on peine à les remplir! J’avoue mal comprendre les conteuses et conteurs émergents qui s’évertuent à pratiquer leur art sans en connaître l’histoire et la tradition, comme s’il n’y avait jamais rien eu avant eux. Comme si ceux qui pratiquent ce métier depuis dix, vingt, trente ans n’avaient rien à leur apprendre. Comme si le conte n’était pas aussi vieux que la roue et qu’il fallait constamment le réinventer. Il y a une naïveté du débutant qui est belle parce que quelqu’un s’ouvre à un art qu’il ne connaît pas. Il y a une autre naïveté qui est moins jolie parce que le manque d’humilité freine l’effort d’apprendre.
Je ne veux pas insinuer que Guillaume Beaulieu a davantage besoin de formation qu’un autre conteur (en fait, je crois que nous en avons tous de besoin). Il est le meilleur juge de sa démarche et de ses objectifs artistiques. Seulement, Beaulieu se sent assez solide pour donner des ateliers aux enfants par le biais du programme Artistes à l’école. Il faut bien vivre, sauf qu’il va forcément transmettre à de nombreux enfants cette perception du « conte en accéléré », du « conte vidéo-clip » qu’il pratique lui-même. Ceux qui comme lui chevauchent des orignaux et foncent avec panache à travers les bois ne risquent-ils pas d’arracher de jeunes pousses encore fragiles sur leur passage?
