À trois semaines de l’exercice public, les invitations sont lancées et le temps est venu de faire le point…

D’abord cette nouvelle façon de nommer cette « représentation-test d’évaluation »:  exercice public.  Ça vient de Mme G. qui a utilisé cette formule dans son propre travail…  Lorsque l’on prépare un exercice public, l’angle d’approche n’est plus le même.  Le travail ne se fait plus en fonction de la date de représentation.  Celle-ci devient une borne sur la route, un moment où recueillir des commentaires pour poursuivre la recherche.  D’un côté, ça peut sembler décourageant : Y’a encore tellement d’aspects à travailler.  On a l’impression qu’on n’y arrivera jamais.  D’un autre, ça dédramatise le tout : ce spectacle-là n’est pas l’aboutissement du processus.  En même temps, l’échéance du rendez-vous prochain avec les spectateurs créée une tension qui fouette et encourage à aller de l’avant.

Les rencontres avec Mme G. se poursuivent et amènent toujours de nouveaux apprentissages.  Dans les dernières semaines, il y a eu notamment une séance de travail sur la thématique du regard qui fût extrêmement féconde.

Le local où l’on travaille habituellement étant occupé, nous avons donc dû nous déplacer vers une salle beaucoup plus vaste.  Ça fait changement et c’était tout désigné pour le travail à faire :  Ça permettait de « voir loin et voir large » comme ils disent dans les cours de conduite.  Mme G. me demandait de me déplacer dans l’espace de repérer un détail, de le décrire, puis de m’en approcher où de m’en éloigner pour en changer la perspective et le décrire à nouveau. Dans les faits, je décrivais en « zoom avant » ou en « zoom out », ce qui m’a semblé très intéressant pour enrichir les descriptions.  Elle m’a fait raconter en marchant sur une ligne du plancher, tout en voyant la scène se déplacer autour de moi.  Cela créait de mon point de vue une impression de « traveling » pour poursuivre l’analogie cinématographique.  Ensuite, j’ai rebroussé chemin pendant la seconde partie du récit où le héros défait ses pas.  Compte tenu de la structure assez linéaire de plusieurs récits traditionnels, j’y ai vu un exercice particulièrement intéressant pour le contage.  Y’a eu aussi cet exercice mémorable où elle me « commandait » divers types de regards (« scruter », « dévorer des yeux », « darder du regard », etc.) et où je devais obtempérer rapidement.  Difficile, mais très riche.  Je vous mets au défi de communiquer par vos seuls yeux la différence entre « accompagner » et « suivre » du regard…

Y’a eu la semaine où, emportés par nos discussions après le travail, on n’est pas sorti de la salle avant minuit trente…  si bien que je me suis couché à 1 h du matin.  Difficile d’expliquer à ma conjointe que le travail sur le conte soit si… prenant!  Heureusement qu’il y avait congé le lendemain.

Y’a eu celle où, ayant reçu une mauvaise nouvelle un peu assommante au bureau, je n’avais pas le cœur à la pratique.  Si bien qu’on s’est assis et qu’on a jasé toute la soirée. On a surtout parlé de conte tout de même (notamment de la position délicate où je me trouve pour critiquer le travail des autres, alors que je suis moi-même en plein processus de création), mais on a aussi réinventé le monde.

J’ai pris l’habitude d’arriver à nos rencontres une heure avant Mme G. pour me réchauffer : des étirements, quelques pas de danse (vive Paul Simon!), un peu de taï chi, des vocalises.  Bref, pour me reconnecter avec mon corps. Parce qu’il est devenu clair que « mieux conter » passe d’abord pour moi par mieux habiter cette « maison de la parole » comme l’appelle Mme G.

À cet égard, il m’apparaît important de mentionner l’apport indéniable de la vidéo à notre travail.  Mme G. me filme racontant.  Maintenant que l’on commence à enchaîner le spectacle, nous visionnons ensemble ce qu’elle a capturé et en discutons. Passé le malaise de se regarder à l’écran, les images du travail sont un révélateur puissant.  Dès le début du processus, j’ai parlé du coaching comme d’un travail en miroir, alors que la coach nous renvoie les points positifs de ce que l’on présente, mais également ce qui est moins flatteur.  Ses commentaires pendant que je pratique sont toujours aidants, mais je suis justement en train de faire et ne peux y accorder toute mon attention.  De même, les commentaires a posteriori se butent souvent à la mémoire qui a déjà oublié ou au fait qu’on n’était pas suffisamment attentif à ce que l’on faisait au moment où ça s’est passé. De voir la même chose que Mme G., assis à ses côtés, me permet de me concentrer sur ses commentaires et facilite ma compréhension de ce qu’il faut améliorer.  Il faut dire que j’ai sous les yeux ce qui fonctionne et ne fonctionne pas, notamment au niveau de la posture et des gestes.  Ce qui est juste ou ne l’est pas crève l’écran.

Ainsi, je dois briser cette immobilité des pieds et des jambes qui me fixe sur scène.  Je veux « habiter » ma gestuelle afin d’éliminer les parasites (par exemple, cette tendance à « hacher » de la main droite ou gauche quand je conte), mais aussi de prendre le temps de dessiner les gestes, de les compléter.  J’aimerais aussi développer une meilleure conscience de mon corps dans l’espace parce que, dans le moment, je ne m’aperçois même pas que je change peu à peu de place en contant.  Par exemple, si je fais un pas vers l’avant pendant une histoire, je ne reviens pas nécessairement en arrière, si bien que je finis par me retrouver dans le public…  De même, j’aimerais conter davantage à partir de mes tripes (moins de la tête), afin de mieux respirer et de baisser ma voix haut-perchée d’un demi-ton.

Tout cela d’ici trois semaines?  D’où la nécessité de voir l’exercice public comme une étape parmi d’autres du work-in-progress

Publicités