Quelques notes sur mon stage sur les Grands récits et les épopées avec la conteuse Martine Tollet, offert les 9-10-11 avril derniers et organisé par les Productions Littorale, avec le soutien du Conseil de la culture de l’Estrie et du Conseil des arts du Canada.

D’entrée de jeu, il faut bien le dire, la dame m’impressionnait beaucoup avant même de l’avoir rencontrée… J’ai encore à me pincer pour réaliser que j’ai la chance d’avoir été formé par quelqu’un qui travaille régulièrement avec Bruno de La Salle, peut-être le dernier des bardes.  Martine Tollet conte depuis vingt ans et a abordé des oeuvres comme Le chevalier à la Peau de tigre (épopée géorgienne), Inanna et Dumuzzi (récit mythologique sumérien) ou Le merveilleux voyage de Nils Holgersson (à partir du roman de Selma Lagerlöf) que nous avons eu la chance d’entendre le samedi soir.

J’avoue avoir été quelque peu inquiété par les dix premières minutes de la formation, alors que j’ai eu l’impression que nous allions rester assis pendant trois jours à écouter discourir une spécialiste européenne très savante.  Rapidement, elle éclata d’un grand rire et nous mis au travail, expliquant qu’on n’allait pas faire la théorie de l’épopée…

Toute la fin de semaine, elle démontra une grande sensibilité, une culture très large, une impressionnante humilité sur fond d’ouverture et de générosité.  Cela se sent, cette femme aime profondément le conte et a bien aimé les conteurs québécois, je crois.  Il faut dire que nous formions un groupe de stagiaires très forts, tant chez les nouveaux venus que chez les conteurs un peu plus expérimentés.  Toutes ses connaissances qu’elle partageait sans compter étaient autant de cadeaux de Noël pour qui savait les apprécier, qu’il s’agisse de la bibliographie des ouvrages recommandés par le CLiO (Conservatoire contemporain de littérature orale), de la consultation de sa copie du catalogue Delarue-Ténèze sur Le conte populaire français (pratiquement introuvable) ou des exercices de réchauffement spécifiquement développés à l’intention des conteurs.

Évidemment, dans nos sociétés contemporaines, il y a désormais peu de moments ou d’espaces pour raconter de tels récits imaginaires qui se déroulent parfois sur plusieurs heures et qui sont souvent à la base de la culture même de différents peuples.  Mais la sauvegarde de ce patrimoine mondial et la beauté de ces textes essentiels s’étaient imposés à moi lorsque j’ai eu la chance d’entendre Jihad Darwiche raconter Mamé Alan (épopée kurde) ou Michel Hindenoch raconter Astérios, la légende du Minotaure.  Personnellement, j’y allais pour trouver des clés afin de travailler l’histoire du voyage de Cormac Mac Art au royaume de Féérie (Echtrae Cormaic).  J’ai en effet rapidement été confronté au fait que ce héros apparaît dans de nombreuses histoires celtes et que le conte est chargé d’un important contenu symbolique qui me dépasse.  Comment alors raconter cette histoire qui m’habite sans la trahir?

Pour Martine Tollet, il s’agit souvent de récits qui « brûlent » et dont on doit s’approcher avec précaution.  On est porté à les regarder avec une certaine distance puisqu’ils ne sont pas des récits de l’intime, mais des trésors de l’humanité.  Dans le cas de mythes comme Inanna, on peut même parler de textes rituels qu’il faut « célébrer ».  Elle expliquait qu’il y a tout un travail physique à faire pour supporter un tel « voltage », la vibration de l’oeuvre.  Il faut « se donner à ça », « lâcher le mental ».  Si les épopées sont souvent versifiées, c’est que le rythme (« quelque chose qui chante à l’intérieur ») permet de créer une transe Alpha – un endormissement…  Je n’ai pas pu m’empêcher d’y voir un lien avec le travail de François Épiard pour qui les histoires servent à apaiser l’esprit qui cherche réponses aux questions insolubles de l’univers.

Pour Martine, 70 % du message de ces récits passe « hors du rationnel du texte », par l’énergie, la « foi » [je n’ai pas vérifié avec elle, mais je ne crois pas qu’elle entendait ce mot dans son sens religieux] que l’on déploie en les livrant.  Elle nous encourageait à « montrer plutôt qu’expliquer » et à laisser de côté les adjectifs abstraits (ex: le mot « irréel ») afin de raconter « comme si le public était dans une caverne et que le conteur est le seul qui voit à l’extérieur par une fente dans la pierre.  Lui seul peut décrire aux autres ce qu’il voit ».

C’est en ce sens qu’elle nous a parlé d’un exercice intriguant (et exigeant) sur les mémoires sensitives.  L’idée est de s’entraîner quotidiennement (pendant une quarantaine de jours) à faire remonter à la surface des souvenirs olfactifs, gustatifs, tactiles, auditifs et visuels agréables afin d’y avoir plus facilement accès lors de descriptions.  Une dizaine de minutes par jour…  Une seule mémoire par sens.  Et si on manque une journée, on recommence au début!

Elle croit que ces récits sont des « cartes pour une géographie intérieure ». Nous nous sommes d’ailleurs exercé à cartographier « Peau-d’Ours » des Frères Grimm.  Pour elle, les contes merveilleux sont des formes courtes qui permettent de se familiariser avec le vocabulaire symbolique qui est le même que celui des formes plus longues.  Compte tenu des travaux de Vivian Labrie sur la mémorisation des contes et à la suite d’un stage avec Alberto Garcia où j’ai appris à topographier l’espace de mes histoires, je n’ai pas de peine à la suivre dans ce raisonnement.

Le samedi nous a fait connaître Martine-la-scénariste (elle a scénarisé pour la télévision pendant une douzaine d’années), alors qu’elle nous enjoignait à bien comprendre la structure des récits en les décortiquant par verbes d’action.  Elle utilisait comme outil les douze étapes du « Voyage du héros » de Joseph Campbell, tandis que j’avais davantage étudié Vladimir Propp ou le schéma actanciel de Greimas à l’université.   Le dimanche matin nous révélait davantage Martine-l’adaptatrice, alors qu’elle expliqua son travail pour parvenir à faire des spectacles ramassés avec les histoires touffues de Nils Holgersson et d’Innana.

Avec Martine Tollet, j’ai saisi l’importance de revenir aux sources premières des récits.  Par exemple, elle insistait sur la nécessité de se familiariser avec plusieurs versions d’un conte merveilleux pour l’apprivoiser (et non « s’y attaquer » comme nous avions tendance à dire au début du stage…).  De même, elle s’est rendu en Géorgie et en Suède pour son travail sur certains textes.  Fouiller les fragments, effectuer ses recherches…

Ainsi, les deux versions sur lesquelles je me base pour Cormac Mac Art sont des réécritures datant respectivement de 1894 (Joseph Jacob) et de 1904 (Lady Augusta Gregory)… pour un roi ayant vraisemblablement vécu au 3e siècle et dont l’histoire mythique qui m’intéresse a été racontée dans des manuscrits datant du 12e siècle…  Pour toucher davantage à ce conte, j’ai maintenant envie de consulter ces manuscrits ou du moins d’en lire des transcriptions: le Book of Ballymote, le Yellow Book of Lecan, le Book of Fermoy, etc.

Le travail sur ces longs récits dure souvent plusieurs années et des périodes de découragement surviendront assurément.  Dans ces moments, Martine Tollet se demande « Et si je ne fais pas, qui va le faire? » et elle se retrousse les manches.  Je trouve cette détermination, ce courage-là admirable.  D’autant plus qu’il tient essentiellement à l’amour de belles histoires.

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