Je poursuis dans mes réponses au courrier:

Pour faire suite au billet précédent, la grille de Jacques Falquet m’est apparue un outil critique intéressant.  Il est vrai que, dans mon billet initial, je me contentais de l’appliquer sans commenter sur ce qu’elle m’a apporté personnellement.  Pour moi, le grand mérite des neuf « intervalles » de Jacques, c’est justement d’ouvrir des spectres de possibles où parfois on n’avait même pas envisagé qu’il y eût d’autres options que nos petites habitudes.  Si les intervalles en lien avec « la matière » m’ont moins appris sur ma pratique (je savais d’où venaient mes contes et, surtout, ce qu’ils n’étaient pas), ceux sur « la manière » et « la connivence » ont été plus riches d’enseignements de mon côté.

Les questions de l’appui et de la mise en scène sont pour moi des casse-têtes constants.  Est-ce que j’écris mon texte ou je le laisse à l’oral?  Est-ce que je le transcris une fois que je le conte depuis longtemps? Que les grandes lignes ou jusque dans les détails?  Est-ce que je fais des dessins?  Et quand je développe un spectacle dans l’espace, est-ce que j’en fais trop?  Ne devrais-je pas être simplement assis sur mon tabouret?  Ces préoccupations étaient déjà présentes dans mon travail.  Cependant, ma difficulté à qualifier mon niveau de langue m’a interpelé.  Mon vocabulaire, mon style oral se sont imposés d’eux-mêmes sans que je les questionne.  Si j’entendais bien que d’autres conteurs se donnaient ou « attrapaient » un accent, je ne me voyais pas faire de même.  Ça ne m’aurait pas collé.  En fait, c’est un choix que je comprends mal.  Je réalise maintenant qu’au-delà de choisir ou non de conter en joual (plus ou moins poétique), on peut raffiner les catégories entre un parler en « français international » (est-ce qu’une telle chose existe?) ou plus urbain, relâché ou plus pointu, etc. D’interroger ces choix ne m’était pas venu à l’esprit.

De même, la qualité de la relation que je cherche à établir avec le public grâce à mes histoires est un peu la quadrature du cercle sur laquelle je suis toujours à retravailler.  Si je suis bien conscient que la nature du lieu où je conte influe profondément sur cette relation, je n’avais pas pensé « donner le contrôle » du choix et de l’ordre des contes à mon public.  Je savais que certains conteurs improvisaient des histoires à partir de mots fournis par l’assistance  et j’avais parfois demandé à un conteur d’entendre un récit que j’aimais particulièrement.  Explorer cette dimension ouvre la porte à bien des scénarios…

Alors, oui, la grille de Falquet m’est d’une grande utilité.  En plus des remises en question qu’elle permet sur mon propre travail, j’y ai trouvé un « checklist » de dimensions dont je ne veux pas oublier de tenir compte lorsque je critique le travail des autres.

En fait, ces derniers temps, c’est la prémisse même de la grille, toute généreuse soit-elle, que mes expériences et réflexions m’amènent à remettre en question.  Quand il a d’abord présenté sa grille, j’avais dit à Jacques que j’en étais ravi parce que ça permettait de sortir de l’éternelle question du « C’tu du conte? » et d’aller plus loin.  Toujours convaincu de l’apport de cette grille, aujourd’hui, je m’interroge à nouveau sur le besoin d’une définition.

Alors que l’on cherche à faire du conte un art à part entière, ne serait-il pas judicieux de tenter de le définir formellement?  Et donc, oui, d’établir que A en est et B n’en est pas?  Le spectre de ce qui est du conte peut être relativement large et toutes sortes d’hybridation sont ensuite possibles.  Mais est-ce que les artisans sont toujours nécessairement bien équipés pour définir ce qu’ils font?  Est-ce que cette déclaration de « je fais du conte » doit bien être notre seul critère de définition?  Je ne peux m’empêcher de trouver que les Contes urbains ou L’heure du conte à la Bibliothèque municipale sont assez éloignés de ce que je pratique…

D’ailleurs, les intervalles même de Jacques tendent à restreindre le champ de la pratique contée, peut-être à son corps défendant.  Je m’explique: La grille suppose que la langue est utilisée (puisqu’elle peut être de différents niveaux), que le spectacle dont il est question est fait de récits (découverts ou créés, appris par coeur ou improvisés, de différentes origines, réels ou fictifs… mais des récits), qu’on tente de créer une relation avec le public (toute solennelle fût-elle) et l’absence de quatrième mur y apparaît implicite.

On me dira que la plupart des spectacles sont basés sur une trame narrative  et cherchent à susciter une réponse du public.  Je répondrai que le conte me semble revenir à l’essence de ce rapport (mais j’y reviendrai).  Pour moi, ce qui n’est pas dans la grille devient aussi intéressant: la musique, l’apport d’autres performers, etc.  Quelqu’un peu bien sûr conter en s’accompagnant de musique ou en faisant intervenir d’autres artistes, mais alors n’invite-t-il pas justement d’autres formes d’art à épouser la sienne?

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