J’ai des rapports troubles avec le slam et la mouvance de la poésie contemporraine performée.  C’est évident que cela exerce de l’attrait pour moi, ne serait-ce qu’en raison de la popularité montante de la chose.  In, la poésie?  Depuis quand c’est devenu cool?  Et, surtout, comment? Par quel prodige?  Il me semble qu’il n’y a pas si longtemps qu’en occident écrire des poèmes c’était s’avouer homosexuel, schizophrène ou, pire, intellectuel!  Alors, le faire en public…  Alors, en marge, je fréquente certaines manifestations de la scène sherbrookoise, incertain d’y trouver mon compte.  Pas sûr seulement de me reconnaître dans cette faune souvent anarco-undergroundo-altermondialiste…  Mais j’aime.  Dans le sens Internet du terme, je me considère comme un « lurker » (un badaud, selon l’OQLF); celui qui lit les articles des forums de discussions, mais participe peu.  Je me suis essayé à slamer un peu dans un conte, j’ai animé une activité after hours lors du dernier Festival du texte court, je vais prêter mes oreilles lors de soirées, mais sans plus.

D’un côté, j’admire la vitalité de ce milieu, j’en adore la créativité et les instants de grâce qu’il permet.  Dans l’absolu, l’idée de démocratiser la poésie et de la rendre plus accessible me plaît bien…  Comment être contre la vertu? C’est vraiment magnifique quelqu’un qui sait jouer avec la langue française, qui la possède assez pour l’approfondir, la triturer un peu, parfois jusqu’à la renouveler.  Faire jaillir du sens et de la beauté.  Ce sont des moments de bonheur à garder tout précieusement, à chérir longtemps.  Je suis jaloux de la spontanéité, de la pertinence, du côté participatif qui dynamise les spectacles.  Des éléments qui me semblent souvent manquer au monde des conteurs.  Quand, dites-moi, y aura-t-il des activités de conte en parascolaire dans les écoles secondaires?  Les cégeps?  Il me semble qu’on a une ou deux choses à apprendre d’eux.

D’un autre côté, tous ne sont pas performeurs ni même auteurs ou encore critiques.  Il me semble parfois qu’il y a risque de complaisance maquillée de bons sentiments: « Nous sommes tous des poètes en puissance.  Bienvenue dans la grande confrérerie!  Pas grave si tu ne sais pas écrire:  on va te donner 6.5/10 parce que tu as « vécu » et que tu es venu partager en public. »  J’exagère peut-être, mais je ne suis pas sûr que cela rend service aux aspirants poètes ni d’ailleurs au public qui découvre cet art.  Comme me le rappelait récemment une artiste de la scène locale: « Le slam, c’est une façon parmi d’autres de performer la poésie. »  Si, souvent, la syncope ça rapporte, parfois il faut que découle la douce densité des dires…

Mais je suis bien conscient que cette popularité provient notemment de cette acessibilité.  Tout jeune ado dont les sentiments sont à fleur de peau et qui s’émeut d’un hip hop peut trouver là une voie d’expression à sa mesure.  L’intérêt pour les contes et légendes d’ici ou d’ailleurs à quinze ans?  Ça existe, mais ça prend un peu plus d’apprivoisement, probablement.

Cependant, ceux et celles qui s’élèvent au-dessus de la mêlée, ceux et celles qui peuvent se détacher des feuilles griffonnées, des sentiments à vif et des formules malhabiles des premiers jets, ceux et celles-là nous livrent leurs textes comme des cadeaux, nous font vraiment voyager. Ainsi, j’ai assisté le 11 juillet dernier à un magnifique spectacle de chant et de poésie avec Flavie Dufour et Sophie Jeukens. La beauté des mots (ouvragés, sculptés), l’émotion (souvent brute), le caractère enveloppant des ambiances sonores (toutes vocales – le sampling bien utilisé est fort utile), les couleurs (très distinctes, mais très complémentaires) des auteures et interprètes. J’ai été complètement sous le charme.

Et puis, tout au long de ce « récital » (les anglos parlent de storytelling recitals, mais là c’était un vrai poetry recital, pas juste un poetry reading), je me disais que je voudrais donc que les spectacles de conte auxquels j’assiste – et a fortiori ceux que je construis – cultive un peu plus cette magie, cette richesse d’ambiance qui envoûte le public…  Ça arrive à l’occasion, mais c’est quand même relativement rare.  J’ai envie de me perdre dans des bulles, des bouquets de mots, avec une trame en arrière-plan, mais des étincelles de sens qui éclatent à tour de rôle, comme un pétillement.  Est-ce seulement possible avec le conte?  En tous cas, j’ai de plus en plus envie d’intégrer le chant à mon travail…

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