La visite de Bruno de La Salle au Québec en décembre 2010 m’a donné l’occasion de me replonger dans deux ouvrages qu’il a respectivement signé et co-signé.  Il s’agit du Conteur amoureux (Casterman, 1995) et du Murmure des contes (entretiens avec Henri Gougaud, recueillis par Isabelle Sauvage, Desclée de Brouwer, 2002). Je les avais déjà traversés, mais je crois que cette fois-ci je les ai réellement découverts; tant il est vrai qu’il y a des lectures ou des leçons que l’on ne reçoit pas si l’on n’est pas encore prêt à les accueillir.  Pour moi, ces livres devraient figurer dans toutes les bibliothèques de conteur ou conteuse, alors qu’on y trouve de nombreuses réflexions sur notre pratique.  En relisant, j’ai pris de nombreuses pages de notes qui viendront enrichir de futurs billets (notamment sur la formation des conteurs et la constitution d’un répertoire).  Je souhaite néanmoins en partager quelques extraits avec vous dès aujourd’hui…

Si, pour moi, Le conteur amoureux demeure d’abord un recueil de contes « versions BLS » (que je mets en parallèle avec les nombreux recueils publiés par Gougaud), l’intérêt du livre est double puisque de La Salle s’y raconte en filigrane (ce que ne fait pas Gougaud dans L’arbre à soleils et cie).  Il le fait notamment en première partie « Les petits cailloux blancs », où certaines histoires lui donnent l’occasion de discuter de la résurgence des contes, de mémoire, de regard, de  la puissance des contes, de son parcours :

«  Après avoir pratiqué pendant une dizaine d’années une poésie orale et onirique, je me décidai en 1969 à raconter des histoires de manière professionnelle, tels les troubadours, les aèdes, les griots. J’avais l’intuition et presque la certitude que ce métier, abandonné chez nous depuis longtemps, pouvait correspondre aux besoins culturels de notre société. Je choisis de raconter, pour commencer, des contes merveilleux qui, avec l’épopée, étaient les récits que je préférais. » (p.107)

Selon moi, un tel recueil est d’abord intéressant pour voir comment le directeur du CLiO travaille et s’approprie les récits tant ces versions lui sont personnelles.  En seconde partie « Les contes de toujours », il revisite plusieurs classiques : Le chaperon rouge, Jean de l’Ours, La belle endormie, La barbe bleue, Cendrillon, Blanche-Neige, L’oiseau de vérité, etc., de même que certains autres moins connus, mais tout aussi importants.  Il le fait en regroupant les contes sous diverses thématiques qui les traversent : Le premier conte, les épreuves, les généalogies, les malédictions, les jalousies, les regrets, les fées.

Ainsi, j’ai dû m’apercevoir que ma propre version du « Pays où l’on ne meurt jamais » devait beaucoup à son « Pays où la mort ne peut entrer ».  Je l’avais lu il y a quelques années, mais je l’avais complètement oublié.  Quand, j’ai travaillé ce conte il y deux ans, je l’ai fait à partir de nombreuses versions – excluant la sienne – desquelles j’ai retenu divers motifs.  En relisant la version de BLS aujourd’hui, je constate qu’il a choisi sensiblement les mêmes que moi, notamment celui très puissant de la mort qui tire une charrette de souliers, que j’ai retrouvé aussi chez Italo Calvino. Je présume que sa version était restée ancrée quelque part dans mon inconscient.

Un intérêt particulier de  l’« Index des contes » à la fin du livre, c’est que BLS prend le temps de préciser d’où lui vient chaque version, celles qui sont adaptées « très librement » et celles qui sont « très proche » de versions écrites, que ce soient celles des Grimm, de Perrault, ou d’autres.  Comme j’aimerais que davantage de recueils soient aussi transparents quant à leurs sources!

Extraits du Conteur amoureux

« On l’aura compris, conter est un engagement, un jeu dont la vie est l’enjeu. » (p.57)

« Il y a enfin l’espoir profond que chacun formule discrètement, le vœu d’avoir la certitude de vivre une histoire, d’exister. Ainsi, en apprenant d’autres histoires espérons-nous apprendre à découvrir notre propre secret et notre propre histoire, notre raison d’être. » (p.62)

« …Ce que chacun souhaite encore plus profondément, c’est de s’entendre raconter son instant, de l’entendre s’éclairer pour comprendre d’où il vient et où il ira, de retrouver son fil. » (p.69)

« Il […] faudra [au conteur] être présent à chaque mot qu’il va prononcer, à leur sens, à leur énigme, à leur opportunité, à leurs relations les uns avec les autres, à leurs relations avec l’instant et tout ce qui en dépend, à la surprenante et forcément soudaine signification qui en découle. » (p.70)

« Pour que l’histoire envahisse ou se révèle, métamorphose ou fasse disparaître l’espace où vous vous trouvez, il vous faudra tout lui donner : votre élan, votre chair, votre voix, votre désir et vous-même tout entier si c’est nécessaire. » (p. 97)

« Au fur et à mesure des années, j’ai senti naître en moi un besoin d’exigence, une nécessité d’intégrité, de compétence. Comment, avec quoi, pourquoi, pour qui devrais-je pratiquer cette profession? » (p.107)

[Ce billet se poursuit avec « Le renouveau… littéraire du conte », pour en continuer la lecture, cliquer ici.]

Publicités