[Note: Cette entrée est la suite du billet « Le renouveau du conte… littéraire ». Pour lire la première partie, cliquer ici.]

Le Murmure des contes

L’entrée Wikipedia sur le « Renouveau du conte » en France et le rôle qu’y jouèrent BLS et Gougaud me semble un bon point de départ pour présenter ces « monuments » de notre discipline et l’ouvrage suivant:

« Deux artistes-conteurs encore en exercice, et par ailleurs formateurs de nombreux autres conteurs et conteuses, sont particulièrement importants dans cette période [années 1970-début des années 1980] : Henri Gougaud et Bruno de la Salle. Ils rendent compte de leur parcours, de leur réflexion sur le conte et de leur expérience artistique depuis 1960 dans l’ouvrage d’entretiens paru en 2002 : Le Murmure des Contes. »


Les entretiens qui composent le livre se divisent en trois parties, auxquels s’ajoutent de nombreux annexes et un CD :

  • La « Genèse de deux paroles » où les deux hommes expliquent leurs origines et comment ils en sont venus au conte.  (Passionnant p0ur mieux comprendre le contexte social et artistique français ayant suivi le mouvement surréaliste et mené à Mai 1968!)
  • « Le renouveau du conte » où BLS  explique comment il travaille les épopées, où l’on parle de formation des conteurs et du besoin d’une école en France et qui se complète sur le rôle social du conte.
  • Enfin, dans « L’atelier du conteur » l’on tente d’abord de définir le conte et ses genres voisins. Il est de nouveau question du rôle du conte et de ses origines, puis l’on discute de la façon de présenter le conte à l’oral et en spectacle.  Finalement, on en apprend davantage sur la manière dont Gougaud aborde les récits qu’il publie.
  • L’ouvrage se complète – et c’est fondamental – par quelques textes de contes des auteurs, des notes biographiques additionnelles, mais surtout des éléments historiques, un glossaire, une présentation des diverses formes narratives, une bibliographie thématique extensive offerte par le CLiO.
  • Un disque incluant deux contes de Gougaud et trois extraits d’épopées de BLS accompagne l’ouvrage.

À la lecture du Murmure, une question s’est posé à moi de manière aigüe: Le Renouveau du conte en France dans les années 1970 ne serait-il finalement que l’appropriation de l’oralité par des littérateurs?

De fait, j’ai fini par réaliser qu’une partie importante des échanges entre BLS et HG (Henri Gougaud) concerne les rapports entre les contes et la littérature : Les deux conteurs discutent de leurs lectures et expériences de jeunesse, de la façon dont ils réécrivent les contes, dont BLS structure les épopées qu’il travaille, dont Gougaud préparait ses contes pour la radio («Je prétends qu’il est possible de réécrire ces textes magnifiques en langage d’aujourd’hui. » (HG, p.88))…  On suit la relation – tantôt hésitante, tantôt sereine – de ces deux artistes alphabétisés, lettrés, cultivés, voire érudits, avec une matière orale, dont la redécouverte passe forcément chez eux par l’écrit. Des hommes de parole aussi (radio et théâtre), mais pour qui le support de l’écrit semble incontournable.

On est très loin d’une approche « ethnologique » du conte, où l’on chercherait à reproduire le conte traditionnel dans la simplicité et la convivialité d’une cuisine de paysan.  Disons qu’on est à mille lieux d’Ernest Fradette ou de la parole des cultivateurs collectés par le Père Germain Lemieux…

Du reste, Bruno de La Salle l’affirme volontiers dans Le conteur amoureux :

« Je ne suis pas né dans une société orale traditionnelle et je n’ai pas bénéficié de l’enseignement spécifique qui y était prodigué. Aspirant conteur, j’ai dû m’inventer un apprentissage. » (p. 16)

Le biais a le mérite d’être énoncé clairement. Seulement, d’en prendre la mesure m’aide à comprendre l’origine de nos sempiternels débats entre le conte de Tradition et le conte de Création, sur l’utilité ou non d’écrire son histoire avant de conter ou le choix d’improviser à partir d’une trame dont les repères seraient purement oraux, etc.

Il y a matière à bien d’autres réflexions dans ce livre (j’y reviendrai sans doute), mais disons que c’est ce qui m’a le plus frappé…

Extraits du Murmure des contes à propos des liens entre oralité et littérature

« Je m’étais engagé en faveur d’une littérature plus directe, une littérature orale, narrative, qui puisse être comprise par tous, aussi bien par des gens simples que par des gens très cultivés, une littérature qui puisse porter des choses importantes et belles comme le sont les contes, mais aussi les choses modestes.  La narration, l’oralité, certes, mais il fallait encore que cette littérature prenne en compte une histoire humaine, enfin, que ce soit une littérature très différente de celle qui est pratiquée aujourd’hui à travers les livres et leur commerce. » (BLS, p.99)

« …J’exerce un art qui n’est même pas défini. Un art dont il me semble qu’il a été porté aux plus hauts niveaux avant nous, mais dont les clés sont perdues.  D’ailleurs qu’importe! Les temps ont changé et cette discipline aussi doit s’adapter aux nouvelles conditions d’exercice de la parole, à notre désir, à notre fureur d’aujourd’hui.  Je m’efforce donc d’essayer de le préciser, d’en dégager les règles.  Mais j’ai le sentiment que les choses m’échappent sans cesse. » (BLS, p.102)

«  Mon sentiment a toujours été qu’un auteur, en vérité, n’écrit pas mais parle à son lecteur.  À travers le livre, il murmure une histoire à l’oreille de son lecteur, une relation intime se tisse entre eux.  Stendhal parle à qui le lit, lui raconte une histoire. Victor Hugo raconte Les misérables à celui qui le lit, le lui dit à l’oreille. » (HG, p.106)

« Je ne connaissais pas du tout le milieu des conteurs que je mythifiais, aussi n’avais-je pas l’ambition d’en faire partie parce que, encore une fois, l’art de raconter pour moi, c’était Homère et Sophocle. Au fond, j’étais un amateur qui profitait d’une notoriété que lui avait donné la radio pour raconter. » (HG, pp. 107-108)

« …Je ne serais pas aussi catégorique dans l’expression des différences entre conteur et littérateur.  Certes, l’un parle et l’autre écrit.  Mais celui qui parle peut servir un texte et celui qui écrit peut avoir le sentiment de raconter.  Je pense à Henri Pourrat qui a écrit des contes comme on aimerait pourvoir les dire.  D’ailleurs, il fut un temps, pas si lointain, où l’on ne concevait de lire qu’à voix haute. » (BLS, p.136)

« …Avant d’être nôtre, la parole est largement celle des morts. […] … Auprès de conteurs traditionnels, surtout Mohammed Belalfaoui que j’ai beaucoup fréquenté, j’ai acquis, sans y prendre garde, ses manières de parler, la musique de sa voix.  […] Or, sa voix était déjà celle de sa mère, qui racontait aussi, de celles de ses sœurs et de son père, eux-mêmes héritiers d’autres voix bien plus anciennes.  Il y a là une dimension dont on ne mesure sans doute pas toute la portée. » (BLS, p.154)

« Je sais que beaucoup de jeunes conteurs racontent les contes que j’ai écrits tels quels.  Cela veut dire qu’ils raconteront avec ma mémoire et pas avec la leur. Leur conte ne sera pas habité avec leur propre vie. Tant mieux pour moi, et tant pis pour eux! » (HG, pp.167-168)

« [Les conteurs populaires] racontaient fort bien, sans cette masse d’informations que porte l’érudit et qui peut même, à l’occasion, encombrer sa parole. Tout le monde n’a pas lu Platon, mais tout le monde a de la mémoire, tout le monde sait rappeler au présent des parfums, des goûts, des musiques, en un mot des sensations vécues.  Or, ce n’est que cela, la parole conteuse, des sensations partagées. » (HG, p.168)

« Une écriture romanesque peut, et d’ailleurs le fait très habituellement, s’encombrer de psychologie et de considérations plus ou moins abstraites.  Le conte ne le peut pas car il est immédiatement dans la vie elle-même. […]  À parler depuis le mental, on atteint le mental, mais si l’on parle du cœur, c’est le lieu de l’émotion qui sera touché chez l’auditeur, et c’est tout de même beaucoup plus satisfaisant. » (HG, p. 169)

« Notre responsabilité vis-à-vis de l’histoire sera d’utiliser tous les outils possibles : la sensualité des termes choisis, les mots inventés, le rythme, le geste, le silence, tout le matériau que nous pouvons avoir à notre disposition pour essayer de réduire le plus possible la distance entre l’ange et l’homme. Une œuvre écrite ou racontée est toujours décevante en comparaison de celle que l’on portait, inexprimée, en soi. Il faut avoir l’humilité de se dire que nous ne sommes pas des anges, qu’il y aura toujours cette pesanteur. » (HG, p.174)

Et à propos du futur du conte, de sa nécessité…

« La parole des contes de fées se distingue, pour moi, de l’autre, utilitaire et quotidienne, par une intensité de sentiment, d’énergie, par un élan.  La célébration des choses invisibles qui nous habitent exige cette intensité et, sans doute, appelle la danse, le chant, la beauté.  Cette culture de la beauté n’est pas gratuite, elle est là pour nous permettre d’atteindre cet état particulier où la célébration devient possible. » (BLS, p.135)

« …L’art du conte, tel que nous l’évoquons ici, est un art d’avant-garde.  Nous sommes hors mode, en avance sur notre temps.  Loft Story, c’est le spectacle du rien ; il signale que quelque chose est en train de finir.  Une limite va être atteinte.  Il y aura un retour du balancier vers des choses plus impératives, vers une nourriture plus nécessaire.  […] Nous sommes en train de toucher le fin fond d’une famine.  Je crois que le moment est bientôt venu où il va falloir nourrir cet enfant squelettique que nous portons en nous.  Je ne dis pas que le conte est la seule nourriture, mais il sera pour partie de cet aliment indispensable.  Car l’art est la nourriture de l’esprit, comme le pain est la nourriture du corps. » (HG, pp.124-125)

« …On n’a pas d’autre choix, je crois, on ne peut être que cela : à défaut d’être les artistes d’aujourd’hui, espérer être ceux de demain. » (BLS, p.125)

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