Je viens d’avoir la chance de passer deux journées – les samedi 19 et dimanche 27 mars 2011 – avec une doyenne parmi les conteuses au Québec, madame Michèle Rousseau. À l’initiative des Productions Littorale, grâce au Conseil de la culture de l’Estrie et en compagnie d’autres conteurs du Cercle des Cantons de l’est, j’ai reçu un cadeau.  Portrait impressionniste et impressions impressionnées.

Michèle est une fée, une « femme-sage », une adolescente de « 80 ans cet été ».  Des bras interminables qui s’ouvrent au monde comme des rayons de soleil et, quand on croit qu’ils s’arrêtent enfin, des doigts si longs qui s’étirent à leur tour ; des rayons au cœur des rayons.  Et combien elle rayonne…  Tout un charisme et un tel amour des gens qu’on se sent submergé en sa présence.  D’autant plus qu’elle était visiblement ravie d’être là, alors que trop peu de jeunes conteurs vont la trouver au fond de sa campagne pour solliciter sa sagesse.  Lorsqu’elle incarne une vieille guérisseuse qui aide l’héroïne au cœur d’une de ses histoires, on n’a pas de mal à se laisser prendre au jeu.  Cette rencontre revêtait donc un caractère extrêmement précieux pour moi et, sans doute, pour les autres.

Et c’était bien ce à quoi nous étions conviés : une rencontre toute en simplicité, une rencontre où elle s’est raconté et où coulait les contes à travers ses propos, emmaillés aux expériences de joies et de peines d’une vie extrêmement bien remplie. Une pause à travers le tourbillon du quotidien : Michèle Rousseau comme une vibration d’émotions, au diapason avec le monde qui l’entoure.

À la perspective de vivre une formation avec elle, j’avais dit à ma marraine-en-contes combien j’étais inconfortable avec le ‘New Age’, ce à quoi elle avait répondu : « Oui, mais Michèle n’est pas New Age. » C’est vrai, elle est plutôt de tous les âges.

Ancien professeur de yoga (« dans les sous-sols de l’Université de Montréal ») et toujours praticienne, voilà quelqu’un qui croit vraiment aux histoires qu’elle raconte… comme elle croit à tant d’autres choses.  Par exemples (et pas nécessairement dans cet ordre) : Dieu, les cristaux, les nodes, la Roue de médecine, la réincarnation, la Cabale, les cercles de pouvoir, les corps étheriques (ou corps Kâ) et les expériences hors du corps physique, les archanges, les fractales, les chakras, la culture des peuples fondateurs Mayas, Hopis, Navajos, ETC.

Avant de l’avoir rencontré plus longuement et d’avoir appris à la connaître, je dois admettre que je m’étais d’abord moqué d’elle et de ses croyances multiples.  Comme le jeune non-initié, j’avais la prétention de penser que mon « système » de croyances était plus structuré, plus sensé, donc plus « vrai » que le sien…  De quel droit ?  Alors que Michèle, dans le plus grand respect, nous rappelait constamment : « Vous n’êtes pas obligé d’y croire… Je ne sais pas si c’est vrai… C’est peut-être des histoires tout ça… »  Elle trace sa voie et sa croyance propre, sans l’imposer aux autres, quitte à en être ostracisée.

La rencontre avec Michèle a bousculé plein de choses…. Jusqu’au malaise de cette discussion sur les sorciers et les esprits maléfiques, alors que je suis personnellement convaincu que le mal n’existe que chez les humains, qu’il n’est pas extérieur à nous.

Avec Michèle, j’ai été confronté plus que jamais à mon scepticisme très cartésien, pourtant souvent mis à l’épreuve dans le monde des conteurs.  Vrai qu’à travers les conteurs et conteuses « buveurs de canon », « buveurs de scotch » et «buveurs de bière » que j’ai côtoyé, il y a quelques rares « buveurs de Pepsi » (dixit un ami) et, surtout, un nombre important de « buveurs de tisane »…  [En fait, nous avons tous en nous ces différentes inclinations à des degrés variables.  J’aime bien la tisane de temps en temps mais, vous l’aurez compris, j’ai d’autres breuvages de prédilection…]  Cela sans compter le rapport pas toujours simple avec certains membres du public.  Comme d’autres sans doute, j’ai fait quelques fois l’expérience de rencontrer après un spectacle quelqu’un d’ébloui par ce qui a été conté, et dont je m’aperçois très vite au fil de la conversation que mes histoires ont pour lui ou elle une signification beaucoup plus intense que ce qu’elles ont pour moi.

Je m’en confesse donc aujourd’hui : Je ne crois pas aux histoires que je raconte.  Du moins, pas littéralement.  Pour moi, ce sont de beaux mensonges, des vérités enrobées de merveilleux.  (« Ce dont le monde a le plus besoin, dirait Michèle, c’est d’émerveillement.  C’est la base de l’éveil spirituel. ») Je crois à mes récits, bien sûr, je me « créé une croyance » pour pouvoir les transmettre avec justesse, les nourrir du feu que j’ai à leur donner.

Michèle croit aux histoires.  Elle y croit parce que, pour elle, les conteurs « donnent vie à des mondes » en contant.  « Vous êtes puissants et vous avez ce pouvoir de transformer le monde. » Bien sûr, pour Michèle, les contes guérissent.  Ils permettent de « percevoir et rendre compte de cette immense complexité » du monde.  De même, les conteurs se « débrouillent avec rien ».  Il faut « penser la complexité et agir simplement ».

Je crois comprendre que pour Michèle, un conte ne se déroule pas à un « autre niveau » que la vie « réelle ». Par exemple, elle se donne le droit d’interrompre un récit et de partager une expérience personnelle, puis de revenir à sa narration.  Cela m’a beaucoup troublé, puisque j’avais été conditionné (surtout par des formateurs masculins, il faut bien le dire) à garder mes émotions pour moi quand je conte.  Lorsque je l’ai questionné là-dessus, elle a répondu : « C’est vrai que je ne fais pas comme dans les formations…  On me l’a d’ailleurs reproché.  Mais il y avait des contes bien avant les formations. »

D’ailleurs, Michèle m’a soulagé d’un grand poids : Quand je lui ai admis déplorer le fait qu’il me soit difficile de me libérer de mes autres occupations pour conter davantage, elle a affirmé que « Rien ne dit que ça te ferait conter mieux… »  Pour elle, les contes doivent se conjuguer avec le reste de la vie.

À côtoyer Michèle, je ne pouvais arrêter de penser à Dan Yachinsky qui nous enjoint dans son livre d’apprendre à servir du thé aux vieilles dames, à la conteuse française Bernadète Bidaude qui nous expliquait combien elle a passé du temps avec son informatrice pour que s’installe naturellement, sans brusquer les choses, la complicité nécessaire à trouver l’espace pour les récits.  Les contes se perdent parce que l’on n’a  plus de temps à passer avec nos aînés, pas pour apprendre des histoires, juste pour les rencontrer, pour partager.  La transmission des histoires, comme tout véritable partage précieux et fragile, vient avec le temps.

Est-il nécessaire de préciser que les contes que partagent Michèle Rousseau sont des monuments de sagesse universelle ?  Des histoires-fleuves d’une heure et plus, extrêmement riches en symboles.  Ethain, Le roi des Corbeaux, une version celtique magnifique des « Frères changés en cygnes » où l’héroïne ne complète jamais les chemises, Jumping Mouse, etc.  J’avoue m’être senti rongé d’inquiétude quand Michèle nous a expliqué qu’elle contait peu aujourd’hui parce qu’il faut des auditeurs aux histoires et qu’elle n’en avait que rarement.  J’ai souvent dit que, si je ne contais qu’à temps partiel pour le moment, je savais précisément ce que j’allais faire à la retraite.  Désormais, je me demande s’il y aura encore quelqu’un pour m’écouter.

En tous les cas, je me souhaite d’avoir à 80 ans l’impertinence aussi pertinente que celle de Michèle Rousseau.

Publicités