Le week-end dernier, j’ai vécu mon second stage avec la conteuse française Bernadète Bidaude (« Construire un récit à partir de son propre bagage » les 30 septembre, 1er et 2 octobre 2011).  Comme il s’agissait à peu de choses près du même atelier que la première fois (« Chantier d’histoires » du 1er au 3 mai 2009), je présenterai conjointement ce que j’ai appris à ces deux occasions.

À la décharge des organisateurs qui avait prévu ce deuxième atelier comme une suite du premier (qui n’était cependant pas pré-requis), j’étais le seul participant à m’être réinscrit.  Ajoutons à cela le fait que cette fois-ci plusieurs participants n’étaient pas des conteurs.  Difficile de véritablement pousser plus loin…

Cela écrit, c’est une expérience assez curieuse mais pas déplaisante que cette répétition.  À faire essentiellement les mêmes exercices avec des participants différents, à aller collecter des idées d’histoires aux mêmes endroits sous une pluvieuse grisaille automnale (2011) plutôt que sous un soleil printanier (2009), on est forcément amener à comparer.  En même temps, il y a là-dedans à trouver comment conserver un regard neuf, un peu comme de raconter la même histoire à des publics différents, ou encore aux mêmes personnes, mais dans des occasions différentes.  J’ai certainement bénéficié d’un rafraîchissement quant à la conception du conte de notre formatrice.  Cela me permettra, je l’espère, de vous en faire part avec plus de justesse.

Ce qui m’a intéressé dans le travail de Bernadète Bidaude, c’est cette continuité qu’elle trace entre le collectage traditionnel (qui consisterait, en simplifiant beaucoup, à rencontrer des personnes âgées pour les entendre partager des histoires) et un collectage plus contemporain qui consiste à s’imprégner d’un lieu et de ses gens pour alimenter le travail d’écriture.  Bernadète évoque un moment où elle collectait Célina Avril (sa marraine en conte) qui interrompt son histoire pour répondre à la voisine ou parler à son chien, puis l’a continué comme si c’était un même fil.  Elle en parle comme d’un véritable déclic (2009 et 2011).  C’est là qu’elle s’est dit que c’était ce qu’elle voulait faire : emmailler du récit de vie dans des récits plus traditionnels.  De même lorsqu’elle nous expliquait quelle avait retrouvé la survivance de légendes ancestrales maghrébines… dans les légendes urbaines que se partageaient à mots couverts de jeunes zonards des cités dans les banlieues françaises, immigrants parfois de troisième génération (2009). Pour elle, le conte c’est « la parole immémoriale qui rencontre la parole contemporaine », la grande histoire (le Mythe) qui rencontre la petite histoire quotidienne (2011).

Alors que je voulais tout analyser, décortiquer les symboles dans les histoires, elle a insisté : « Il ne faut pas tomber dans l’explication psychologique ou sociologique.  Le geste artistique est ailleurs : dans le Dérangement ou le Ré-enchantement du monde. » (2009) Et de nous enjoindre à cultiver le sens de « la merveille », soit le fait de porter un regard d’artiste sur le monde et de se nourrir… de tout ! (2011)

Avant de nous lâcher au centre-ville de Sherbrooke pour aller nous imprégner des gens et des sensations, recueillir des bribes de paroles savoureuses ou typiques (2009 et 2011), elle nous parle de l’importance d’ « attraper les mots dans le vivant » (en tenant compte de la lumière, des manières d’être, des manières de dire, de la présence des corps, etc.) (2009).  Quand elle collecte pour son écriture, elle ramasse « ce qui nourrit ce que j’ai envie de dire aux gens » (2011).  C’est ce qui l’oriente.

Elle nous a fait faire plusieurs jeux d’écriture où le choc des idées des uns et des autres amenait des images puissantes (2009 et 2011).  Par exemple, un participant écrit puis lit une phrase qu’un autre poursuit par une comparaison en utilisant les mots « c’est comme » pour faire le lien (ex : « Le solo d’une chanteuse jazz… c’est comme… marcher pieds nus dans le désert. »).  De même, on construit des phrases avec un participant qui génère le « Qui ? », un autre qui détermine ce que le sujet fait (« Fait quoi ? »), un troisième choisit le lieu (« Où ? ») et un dernier le « Comment ? » (ce qui donne des petites merveilles comme : « La dernière princesse d’un royaume déchu… s’épanouit enfin… sur un pont… en se curant les dents. »)  Toujours dans le même ordre d’idée, elle nous a proposé de faire le pastiche d’une recette (ou d’autres textes très typés : contrats, nécrologies, chroniques mondaines, etc.), alors que le vocabulaire culinaire, les ingrédients et les instructions de préparation deviennent autant de manière de dire des choses graves ou profondes.  Je m’en suis régalé. (2011)

D’autre part, elle nous a accompagné dans un exercice de visualisation (2009 et 2011) moins évident qui, me semble-t-il, parle beaucoup de sa façon de travailler l’enchaînement des histoires dans ses spectacles.  À partir d’une couleur (« rouge »), nous avions à imaginer un objet (« un ballon »), puis à décrire ce qui l’environnait en « vue proche » (« des enfants qui jouent »), de là on reculait en zoom out et on décrivait la scène, le lieu (« Des enfants jouent avec un ballon rouge dans un immense jardin. ».  Enfin, la dernière étape consiste à « décontextualiser » l’image, à reculer encore pour s’apercevoir que les choses ne sont pas telles qu’on l’aurait d’abord pensé (« Les enfants jouent au ballon dans un jardin… au milieu d’un désert de désolation post-apocalyptique »!)  Ainsi, en décontextualisant, on a découvert que des scènes étaient en fait vues dans un film, dans un cadre, dans l’œil des dieux, au cirque, etc.  L’idée étant bien sûr que ce changement de contexte nous permet de raconter une nouvelle histoire, ou du moins d’éclairer la première différemment.

C’est ce que Bernadète appelle des brèches, des passages d’une histoire à l’autre.  On retrouve d’ailleurs souvent de tels passages dans les récits traditionnels, qu’il s’agisse de pont, de miroir, de chemin, de rivière, de forêt, etc. qu’il faut traverser pour entrer dans les mondes magiques.  Il s’agit donc d’un motif mythique puissant dont elle use pour construire ses propres histoires. Cela permettrait, selon elle, de sortir des récits-gigognes (ces emboîtements à la mode « mille et unes nuits », où dans une histoire le héros rencontre un conteur qui lui raconte une histoire où un nouveau héros se fait raconter une troisième histoire, etc.), mais en même temps cela confère une grande liberté dans l’écriture.  On a tout le loisir de jouer avec les correspondances, les sens, les symboles.

Évidemment, les « translations » par brèches donnent aux récits une couleur assez particulière dont Mme Bidaude semble friande.  Dans les quelques spectacles de création que j’ai pu voir d’elle, c’est souvent un parfum, une musique, un tatouage, un reflet qui ramène le protagoniste dans son enfance, à un autre moment de sa vie ou le fait simplement voyager en imagination.  Le nouveau récit éclaire le premier, et vice versa.  Avec un autre spectateur, pendant l’un des spectacles de Bernadète, nous avons été amenés à nous demander si le conte oral pouvait soutenir de telles suites de brèches d’un récit à l’autre, alors que l’on arrive à suivre assez bien jusqu’à quatre ou cinq « niveaux » d’emboîtements gigognes.  Du reste, Bernadète se dit volontiers à l’aise que les gens se perdent dans ses histoires… du moment qu’ils s’y retrouvent à un moment donné.

Retour en atelier : Avec tout le matériel récolté sur la rue, puisé dans nos exercices de cadavre exquis et de décontextualisation, nous avions à essayer de pondre des textes (2009 et 2011).  Pour écrire, elle suggère d’enregistrer ses idées telles qu’elles surgissent à l’oral, de prendre des photos et de jouer avec la séquence des images, d’écrire en avion, en train, en voiture – le  mouvement changerait l’écriture – , de changer la matière, le support, le type de crayon.

Je dois d’ailleurs constater que mon écriture lors de ces deux ateliers a été fortement teintée par ce motif de la brèche.  Alors qu’en 2009, je travaillais sur des personnages qui traversent le temps en passant par un wagon de marchandises aux portes ouvertes des deux côtés, en 2011 la chute au bas d’une voiture en marche permettait à mon héroïne de se retrouver dans le désert, devant la ville de Samarcande.  Cela m’a amené à me demander si l’on est vraiment sortis des récits-gigognes ou s’il ne s’agit simplement d’une nouvelle façon de les emboîter latéralement plutôt que verticalement, par « niveaux diégétiques »(dans le jargon narratologique).

Alors que je lui demandais comment alimenter le récit, bâtir le milieu, les péripéties, elle m’a répondu, toujours avec ce parti pris pour le récit de vie, que c’était une « erreur de vouloir que tout soit intéressant, que tout ait de la densité ».  Selon elle, parfois les choses quotidiennes frappent, font miroir : « Avec du rien, on peut faire beaucoup. »  (2009) Quand je lui demandais « Comment élaguer, faire le ménage ? Les choix, voire les deuils ? »  Elle expliquait qu’il fallait d’abord trouver la charpente, la dramaturgie de l’histoire (2009).  Du reste, l’univers du conte serait pour elle comme « tableau dont on ne voit pas les contours, qui explique le monde parce que tout y est en résonnance. Chaque nouveau spectacle que je créé découvre un centimètre de ce tableau. » (2009 et 2011)

Lors de discussions, il a été question de se produire en public pour raconter nos histoires.  Elle croit d’abord que notre façon d’être doit se refléter dans la façon de raconter : « faire avec ce qu’on est » (2009).  Ce qui importe pour Bernadète c’est de prendre soin du « fil qui relie le conteur au public » (2009 et 2011).  Ce fil, cet espace tendu, se crée dans un jeu d’équilibre entre le public et le conteur, une sorte de souc-à-la-corde « entre abandon et tenir » (2011).  Parfois on se laisse porter par une relation qui va tout seul, parfois il faut travailler pour garder l’attention.  D’où l’importance des silences.  Il y a des silences complices entre conteur et spectateurs qui tissent ce fil plus solidement que les réactions les plus sonores.

Bernadète croit cependant que la qualité de la relation, son caractère intime même, a peu à voir avec la grandeur de la salle ou le nombre de spectateurs dans l’assistance. « Il faut arrêter de croire que le conte est un petit spectacle. » (2011) En utilisant le micro, les langages du mouvement, de la mise en espace, de l’éclairage, de la musique, de certains objets parfois, elle assure être parvenue à des qualités de relation et d’écoute exceptionnelles dans des salles de 500 personnes, qui n’avaient rien à envier à de plus petits auditoires. Malgré mon scepticisme, je dois la croire sur parole : les chances pour moi d’expérimenter (ou non) de telles communions avec d’aussi larges publics étant faibles au Québec.

Toute intéressée à explorer l’apport d’une machine plus complexe pour soutenir ses spectacles, elle n’en est pas moins allergique à la tendance au vedettariat qui amène les médias québécois, français ou d’autres pays francophones à faire de certains conteurs les seuls représentants de notre art dans leurs pays.  J’avais tendance à amalgamer et à confondre spectacularisation et médiatisation du conte. Une chose est sûre, sa définition du conteur comme artiste rejoint la mienne : « On n’est pas des animateurs. » « Nous ne sommes pas là que pour faire plaisir, pour donner au public ce qu’il veut.  On doit essayer de l’amener ailleurs. » (2011)

Me voilà bouclant une boucle, ayant tenté de créer des brèches entre deux stages à deux ans d’intervalles, deux saisons, deux moments différents dans mon chemin de conte.  Printemps 2009, c’était avant mon travail sur mon spectacle solo, avant ce blogue.  Automne 2011, je sais davantage où je me situe dans ma démarche artistique, mais je cherche encore comment intégrer l’écriture à mon travail sur les récits traditionnels.  En fait, j’ai probablement peur d’écrire, de ce que j’y trouverai.  Bernadète a raison, je me cherche des « raisons pour ne pas y aller ». Un stage éclaire l’autre… et j’espère que ce billet éclaire les stages qui éclairent ma pratique conteuse.

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