Quelques mots pour vous reparler du travail sur le spectacle Les uns et les ours que j’évoquais dans un billet en mai dernier.  Nous le présenterons mardi le 16 octobre prochain, à la Maison des arts de la parole (anciennement Productions Littorale), dans le cadre du Festival Les jours sont contés en Estrie.

D’abord, un coup de chapeau à mes collègues Ours cordialOurs insolite et Boucles d’or.  Vous avez fait de cette aventure de création collective une véritable fête où les références communes (inside jokes), les contributions spécifiques de chacun, le sérieux de la démarche (enrobé d’humour) m’ont permis de goûter à nouveau un certain idéal de communauté artistique.  C’est rarement aussi joyeux et aussi simple.  Si je peux revendiquer d’avoir lancé l’idée et de vous avoir recrutés, vous vous êtes complètement approprié le projet et nous porterons tous ensemble la réussite ou non du spectacle.

Ensuite, ceux qui me percevraient encore assez légitimement comme un puriste du conte traditionnel basique, style « un-artiste-seul-en-scène-pas-de-costume-pas-de-décor-ni-d’accessoire-avec-une-histoire-surtout-pas-apprise-mot-à-mot » (image à laquelle j’ai pas mal contribué, j’en conviens)…  Ceux-là, dis-je, auraient intérêt à venir voir ce curieux OVNI de spectacle.  Les contes y sont soutenus par des éléments de décor, des textes d’entre-contes théâtralisés écrits et appris par coeur, du modelage « live » en scène, des instruments de musique, des déplacements réfléchis et planifiés, de légers effets d’éclairage et possiblement de la nourriture à l’entracte…  Bref, je pense qu’il nous manque seulement des projections vidéo et un numéro de cirque pour pouvoir appeler cela une « performance multidisciplinaire ».

C’est certain que tous ces dispositifs complexifient pas mal l’affaire et constituent autant de casse-gueules.  J’ose croire que l’ensemble reste sobre et sert nos contes et notre propos : parler des rapports entre les ours et les humains sous l’angle de la marginalité entre le côté sauvage et le côté civilisé.

Quand à l’Ours, il se porte bien depuis le printemps.  J’ai continué à le traquer dans l’actualité tout l’été et cet automne…

  • ici (dans une chronique plein air où un entraîneur d’animaux se baigne avec son ourse polaire), ici (dans une chronique disque) et ici (chronique scientifique; bon OK ce ne sont pas de « vrais » ours…).
  • Mais ici, dans cette autre chronique scientifique, c’est de vrais ours qu’il s’agit…  (De savoir que les ours comptent quand on conte les ours, ça devient grisant…)
  • Et que dire de l’histoire fascinante de ce type récidiviste qui nourrissait volontairement les ours qui rôdaient autour de chez lui ?
  • Plus récemment ici, sous la plume de Patrick Lagacé, pour dénoncer le projet de charte de la laïcité du Parti Québécois.
  • Cette chronique récente de Fabien Cloutier sur un proverbe connu…

J’ai continué mes recherches dans le très chouette livre Fat Man in A Fur Coat d’Alvin Schartz (que des histoires d’ours) sur lequel je suis tombé par hasard pendant le colloque de Storytellers of Canada.  Tsé, quand le cosmos essaie de t’envoyer un message…

Cet été, il a aussi beaucoup été question d’un certain ourson en peluche vulgaire et politiquement incorrect qui a fait un tabac au cinéma…

Dans beaucoup de croyances traditionnelles, on pense que les ours qui dorment contre la terre entendent tout et savent lorsque l’on parle d’eux.  Les Soïotes (peuple nomade d’Asie centrale) disent « la terre est l’oreille de l’ours ».  Depuis que nous travaillons sur ce spectacle,  je pense que les ours le savent et qu’ils se rapprochent…

  • Dans le nord l’Ontario, où on voudrait recommencer à trapper les ours errants;
  • À Gatineau, près d’une école primaire…
  • Mais même tout près de chez nous, à Magog…  [Pour nos amis européens, la vérité c’est qu’il est assez nouveau que les timides ours noirs s’aventurent aussi près des zones urbaines – le nord de l’Ontario étant ici l’exception.  Ces dernières années, le manque de nourriture les amènent à être plus audacieux…]

Enfin, avec Boucles d’or, on a découvert que les ours étaient encore l’objet de récoltes d’organes et de fluides vitaux horribles, notamment pour la bile, supposée avoir des propriétés médicinales.  Cette croyance perdure surtout en Asie.  Des ours seraient gardés dans des cages trop petites où l’on récolterait le précieux élixir deux fois par jour. Une vésicule biliaire d’ours vaudrait jusqu’à 650 $ canadien sur le marché noir.  Certaines espèces d’ours asiatiques auraient été chassées près de l’extinction pour cet organe.

Quand je pense que le Ministère des ressources naturelles du Québec a songé à autoriser l’exportation (contrôlée) de vésicules biliaires par les trappeurs d’ici, j’en ai la chaire de poule (voir le Plan de gestion de l’ours noir 2006-2013). On s’est ravisé… pour ne pas nuire à l’image internationale de la province !  Ce commerce est interdit pour le moment. Même si je comprends que cette question ait dû être abordée, je pense que c’est le genre de dérives auxquelles on parvient quand on se met à considérer la faune comme une « ressource ».

Il ne s’agit pas pour moi de tomber dans une vénération un peu fleur bleue de l’animal.  Cette nouvelle proximité des ours comporte certainement des dangers pour les humains (qui ont passablement réduit leur territoire par le développement et leurs sources d’alimentation par le réchauffement climatique, il est vrai).  Au Québec, l’espèce est loin d’être menacée.  Il reste qu’à force d’immersion pour ce spectacle, j’en suis arrivé à marcher suffisamment dans les pas des ursidés pour commencer à voir le problème par leur bout de la lorgnette…

Rien ne me prédisposait à « tripper » sur les ours.  Ce n’est pas un animal qui m’intéressait a priori.  La fréquentation proche des très belles histoires d’ours me l’a fait découvrir et m’a permis de me trouver une parenté d’esprit avec le symbole qu’il incarne.  Tantôt sauvage et menaçant, tantôt libre et noble.

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