Mon amie Alice me pose une question.  Accrochez-vous, elle est costaude :

« Depuis le temps qu’on se connaît et que je lis ton blog […] [j]’apprécie toujours les thématiques que tu soulèves, questionnes et commentes. […] Je suis pour ma part beaucoup moins logique et sensée qu’instinctive, et inscrite à l’école du sensitif plutôt qu’à celle de la réflexion. Par exemple, je ne me suis jamais posé la question de quel type d’histoires je raconte. Je n’y ai jamais fait attention. Et je ne sais pas si c’est important pour moi, malgré le fait que c’est sûrement intéressant (bien que cela – les classifications – m’aie souvent semblé rébarbatif et peu propice à la liberté de rêver).

Quand je raconte ou prépare ou écris un conte, même s’il y a une phase où je cherche, où je me documente, après j’y vais en bloc ou bien pas à pas, mais au jugé, au pif, à l’instinct, à la sensation… Je n’ai jamais l’impression de réfléchir beaucoup, même si c’est peut-être ma façon de réfléchir. J’essaie juste de « sentir » si ça marche ou pas. Et dans tous les cas – je le note pour moi-même tout en te l’écrivant – je ne cherche que très rarement le « pourquoi » des choses. Ça marche ? Ça marche. Ça ne marche pas ? J’essaie autrement. C’est bête, j’aurais peut-être plus de facilité à enrayer mes tics et mes erreurs avec plus de réflexion bien orientée.

Mais voilà que j’en viens à ma question: qu’en est-il, selon toi, de l’instinct dans la création d’un spectacle, d’une histoire (on pourrait presque élargir au fait de créer tout court) ? Quelle est sa place ? Doit-on tout penser, tout réfléchir, tout classer ? Peut-être n’est-ce-qu’une question de caractère ? Ou d’une mémoire enfouie, éventuellement plus qu’ancienne et commune, mâtinée de sensations très profondes et primordiales, qui ne demandent qu’à ressurgir au moment opportun ? »

Pfff!  T’en as d’autres faciles comme ça, Alice ?  Bon, je veux bien essayer de répondre.  Vous êtes bien accroché ?

Évidemment que l’instinct a sa place dans la création; une grande place même.  Je crois qu’une des forces de l’art c’est justement de nous permettre de nous reconnecter avec des inclinaisons et des sentiments enfouis, oubliés.  En tant que spectateur, mais aussi comme créateur qui veut être sincère et toucher ce public d’instinctifs.  D’autant plus avec les contes qui touchent à des choses tellement… fondamentalement… humaines.

Pour moi, le choix des histoires se fait pas mal « au feeling ».  Je lis une histoire et je sens assez rapidement qu’elle m’accroche.  Ou encore, je la mets de côté et elle revient me hanter et il faut que j’y revienne.  C’est plus tard que la raison se montre le bout du nez :  par exemple, j’ai deux histoires avec un ange dedans.  Ça serait bien d’en trouver une troisième…  Et là je vais me mettre à lire tout ce que je peux trouver sur le sujet, jusqu’à en trouver une qui convienne… « au feeling ».  Parfois, cela prend des années.

Mon travail sur une histoire est assez impressionniste aussi.  Parfois, je vais la dessiner pour essayer de voir si des motifs s’en dégagent.  Ou l’écrire pour trouver le mot juste au bon moment.  De plus en plus, j’essaie de travailler seulement à l’oral.  Si je systématise certains passages, j’en laisse d’autres émerger.  Par exemple, j’ai le sentiment profond ces temps-ci que Jean de l’Ours ne peut pas devenir l’héritier du roi à la fin du conte.  C’est un gars de bois qui a passé toute son enfance emprisonné dans une caverne.  Qu’est-ce qu’il irait faire coincé sur un trône et sous le poids des responsabilités d’un royaume.  Faire la paix entre la bête et l’humain, soit (quitte à marier la princesse puisqu’elle est belle et brillante).  Mais monarque ?  Je cherche autre chose.  Parfois, je fais terminer l’histoire avec Jean qui demande au roi un navire pour embrasser la liberté du large…  Mais je sens confusément que ce n’est pas encore ça.  Alors, je vais essayer autre chose.  Est-ce que c’est une analyse rationnelle ?  Peut-être.  Mais c’est d’abord au niveau intuitif que ça ne fonctionne pas pour moi.  Rationnellement, je pourrais aussi me dire que c’est seulement en accédant au trône qu’il s’accomplit et devient un être solaire, maître de sa destinée.  Blabla-(psycho)-blabla…

En création de spectacle, c’est sensiblement pareil.  Pour mon premier solo, « Chevaucher les seuils : contes d’au-delàs et de Là-haut »,  je me rappelle que je me suis torturé longtemps sur papier avant de trouver quels récits je conservais, quels j’élaguais (j’en avais une quinzaine et il en est resté sept).  Puis est venu le temps de les mettre en ordre.  Re-torture.  Y’a des décisions rationnelles là-dedans : le rythme, par exemple (un conte long – un conte court – un long – un court – PAUSE – court – long – court).  De même pour l’émotion : après un truc un peu lourd, une histoire plus légère pour respirer, etc.  Mais y’a aussi des choses complètement instinctives :  j’ai toujours senti que « L’enfant à la fin du monde » (résumé ici) était un conte de fin de spectacle (ce que j’ai pu vérifier à quelques reprises), alors il est allé à la fin.

J’ajouterais enfin pour ma défense que je n’ai pas choisi d’intellectualiser autant mon approche du conte.  Je le jure, je ne fais pas exprès.  Ça me vient très naturellement.  Comme j’en parle beaucoup, ça emmerde pas mal de monde, mais ça semble aussi être apprécié de quelques uns.

Ce qui est vrai, c’est que je carbure aux correspondances symboliques/ sémantiques et que les contes sont un magnifique terrain de jeux pour ça.  Je vois rapidement les schémas, les canevas [il n’y a pas d’équivalent satisfaisant pour « patterns » en français].  Ainsi, je n’ai choisi aucune de mes thématiques de prédilection : la mort, l’au-delà, la beauté, la paternité, les gens ordinaires plongés dans un monde fantastique.  Elles se sont imposées à moi.  Quand j’en ai pris conscience, là je me suis mis à creuser le sillon.  C’est comme ça que se développe ma personnalité de conteur, j’imagine.

Ce jeu des correspondances fait partie du plaisir que j’éprouve à démonter puis à remonter les histoires comme autant d’horlogeries suisses.  Mais en même temps, je reste très conscient qu’une histoire n’est pas qu’une mécanique.  C’est vivant, c’est incarné, c’est fragile.  On peut la blesser, la déchirer, la faire saigner si on ne fait pas attention.

Je terminerais cette trop longue réponse en me faisant une fois de plus l’avocat du diable. Ce qui m’inquiète avec l’instinct, c’est qu’il devient trop souvent l’excuse du négligent : « Je n’ai pas besoin de formation en conte, c’est le public qui est mon formateur. »  « J’ai trouvé cette histoire-là hier.  Elle est tellement belle que j’ai décidé de la raconter ce soir. » « Sûr que je peux donner des ateliers de conte aux enfants, j’ai fait trois ans de théâtre avant… »

Il n’y a pas de problème à écouter, puis à suivre son instinct… Si on prend le temps nécessaire à le faire.  Si on reste exigeant.

Que ce temps-là ne soit pas un temps de réflexion et d’analyse ne me gêne pas outre mesure (personnellement, je serais incapable de faire autrement). Mais il faut un temps de repos, d’incubation, d’intégration, de digestion (appelez ça comme vous voudrez) avant de se lancer dans l’action, me semble-t-il.  Après une nouvelle action, on peut réévaluer bien sûr et laissez reposer de nouveau.  Et oui, c’est long.  Ce n’est pas « efficace ».

Une nouvelle histoire, c’est un cadeau que l’on reçoit et que l’on veut faire aux autres.  Il me semble qu’il faut du temps pour la porter en soi, l’y faire mûrir, lui donner sa couleur avant de la transmettre.  C’est plutôt instinctif, ça, non?

Mais peut-être que là encore j’analyse trop.

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