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 J’ai fait ma maîtrise à l’Université Concordia de Montréal.  J’ai donc reçu il y a environ un mois une invitation de mon alma mater pour assister à la prestation de la conteuse britannique d’origine jamaïcaine Jan Blake.  Un peu surpris que cette institution offre à ses diplômés d’assister à des spectacles de contes, j’ai d’abord pensé ne pas y aller. Lorsque Stéphanie Bénéteau et d’autres m’ont dit à quelle point il s’agissait d’une conteuse exceptionnelle qu’il ne fallait absolument pas manquer, j’ai pris des arrangements pour être dans la métropole le 14 novembre dernier, soir de la performance de la dame.

Et quel spectacle !  Des histoires puissantes (de la Côte d’ivoire, du Kenya) livrées avec brio par une conteuse charismatique et toujours juste.   Des images claires et directes comme des flèches.  Des mots recherchés, choisis, mais jamais pompeux.  Une aisance dans le jeu et dans la voix qui trahissent à peine les heures de travail requises pour que « ça ait l’air aussi facile ».   Lire le reste de cette entrée »

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[Dans le cadre du récent Festival Les jours sont contés en Estrie, on m’a demandé de rédiger certains textes.  Pour en garder trace, mais aussi parce des gens ont souhaité y avoir accès, je compte les déposer ici dans les prochains jours.  Aujourd’hui, un portrait de Mike Burns, conteur qui a grandement influencé ma « vocation ».  La commande était costaude parce que Christian-Marie Pons avait déjà écrit un magnifique texte en préface de Raconte-moi que tu as vu l’Irlande, texte d’ailleurs repris dans le plus récent numéro de La grande oreille, consacré à la parole du Québec.  Mais y’a aussi que Mike conte cette année depuis cinquante ans.  Je voulais à ma manière saluer une vie traversée d’histoires…]

Adolescent, je rêvais de vertes prairies, de hameaux chaleureux, de châteaux dans la brume….  Aujourd’hui, Mike Burns me donne accès à ce pays disparu, plus pastoral, communal et magique.

Ses histoires sont « Quelques fois si grande[s] que je rêve d’Irlande où nous irons un jour / Si le temps sur nous ne s’arrête pas » (Michel Rivard, Jamais à la mode).

Des histoires bouleversantes, racontées dans une langue drue et rugueuse, vive et souple, en français, en anglais, en gaélique (rien que pour la musique des mots).

Sa parole – plus de cinq cents contes, dit-on – est riche de différents répertoires :

  • De truculentes histoires de villages du Comté de Kerry au XVIIIe siècle;
  • Des récits à saveur historique sur l’épopée d’immigrants irlandais venus creuser le Canal Rideau ou sur la colonisation des Cantons de l’est;
  • Et mes préférées : des mythes immémoriaux du temps avant le temps où « les oiseaux faisaient leurs nids dans les barbes des vieillards ».  Des histoires de dieux, de héros, de fées…

Vous avez peut-être su qu’il conte les yeux fermés?  Personnellement, je me trouve aspiré par les images cachées derrière ces yeux clos.  J’ai envie de voir ce qu’il voit, d’entrer dans ses souvenirs.

Et c’est beaucoup à l’entendre que j’ai eu envie de conter à mon tour.

Je garde en tête une soirée de pleine lune où, la bière aidant, des leçons sur l’art du conte filtraient.  C’est là qu’il m’expliqua qu’en aïkido on apprend certaines prises en les « volant » aux maîtres.  Le maître ne donnera pas sa technique; il va s’exécuter et c’est à l’apprenti d’aiguiser son sens de l’observation.

C’est pourquoi, lorsqu’il ferme les yeux, j’ouvre l’âme…  Je voyage et j’apprends.

Du 1er au 5 août dernier, j’ai participé à Contes courants / Story Streams, la 20e conférence annuelle de Storytellers of Canada / Conteurs du Canada (SC/ CC) qui se tenait au Collège Brébeuf, à Montréal.  Comme c’était ma première participation à une activité de cette organisation, j’étais assez « outsider » pour avoir un regard externe.  J’en ai ramené plusieurs idées qui me semblent intéressantes pour le milieu du conte francophone (au Québec ou ailleurs).
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À ceux qui s’intéressent aux nouvelles formes de narrativité qu’ouvre le numérique, deux références rapides:  D’abord un billet de Gina Desjardins, l’une des blogeuses du site Triplex de Radio-Canada, qui complète fort bien mon propre billet de l’été dernier sur le Storytelling Transmédia.  D’autant plus à propos qu’elle rend son explication lumineuse en l’illustrant par l’hypothétique diffusion transmédiatique d’un conte de fée (Blanche-Neige).  Que n’y eus-je pensé avant elle!  Ainsi:

Si l’équipe de promotion de ce film faisait du transmédia avec Blanche-Neige, voici ce qu’on pourrait voir et lire avant la sortie du film en salle :

–       Une bande dessinée sur les sept nains avant qu’ils trouvent Blanche-Neige évanouie. On en apprendrait davantage sur qui ils sont.
–       Un court-métrage sur l’histoire de la mère de Blanche-Neige qui souhaitait ardemment un enfant et qui a laissé quelques gouttes de sang tomber dans la neige après une blessure au doigt.
–       Un roman sur le passé de la future méchante reine à la recherche d’un mari et cette fée qui lui a fait don d’un miroir magique.
–       Un blogue tenu par le miroir magique. Il publierait des billets par rapport à l’obsession de sa propriétaire sur sa beauté et son exaspération de ne servir qu’à répondre à une seule et même question.
–       Un jeu impliquant le prince et ses missions qui l’amènent à parcourir la forêt.

Le transmédia permet de faire connaître l’univers aux gens sans trop dévoiler l’histoire de la réalisation ultime. Chaque média participe à sa façon au récit principal, mais chaque histoire existe indépendamment. C’est le point d’entrée d’un univers narratif adapté à différents publics.

Par ailleurs, la même Gina Desjardins n’a pas manqué de souligner (comme plusieurs autres journalistes) l’arrivée de la très chouette websérie interactive Fabrique-moi un conte, une idée de la réalisatrice Myriam Bouchard (Les chroniques d’une mère indigne), où l’internaute est invité à voter à chaque semaine pour donner à un réalisateur connu des contraintes (conte, acteur, lieu) dans la réalisation express (2 jours d’écriture/1 jour de tournage/ 2 jours de montage) d’un court métrage.  Symptomatique de la visibilité médiatique du site, le hashtag (mot-clic?) #lescontes sur Twitter renvoie désormais à cette série…

Mon seul regret: Les treize contes proposés sont tous archi-connus du grand public (PinocchioLe vilain petit canardBlanche-NeigeLa Barbe-BleueAlice aux pays des merveillesCendrillonLe petit chaperon rougeLa belle au bois dormantLa belle et la bêteJacques et le haricot magiqueLes trois petits cochonsBoucle d’or et Le vaillant petit tailleur).  Est-ce qu’il n’y aurait pas eu là une magnifique opportunité de faire découvrir des contes plus rares aux adeptes de la série?  Évidemment, une partie importante du plaisir est de voir comment les réalisateurs vont réinterpréter ces trames maintes fois utilisées, avec l’aide des scénaristes Caroline Allard et François Archambault.  Par ailleurs, la notoriété des contes facilite le vote.  Ne me reste qu’à espérer qu’après un franc succès cette fois-ci, il y ait des suites et que l’on doive renouveler la banque de propositions…

Comme le proposait sur Facebook la conteuse et graphiste Marie-Pier Fournier, l’organisation pourrait aussi s’associer à un ou des conteurs…  (Pssst! Je suis volontaire!)

À quelques jours d’un spectacle solo qui conclura une seconde vague de travail sur Chevaucher les seuils – Contes d’au-delàs et de Là-haut, un nouveau bilan s’impose.  Il m’est difficile de parler de manière générique des séances de coaching de cet automne tant l’« entraînement » s’est personnalisé (Dictionnaire Robert : « rendre personnel »). Je vais tout de même essayer d’en dégager du matériel d’intérêt général.

J’entendais récemment Mme G. mentionner à quelqu’un : « Moi, je connais bien Jean-Sébastien et il ne voudra pas ceci… Il préférera cela. ».  C’est vrai.  Elle me connaît bien mieux, me devine, sait quand elle peut me pousser plus loin (ou pas), même si je ronchonne au début.

Réalisant dès septembre que nous avions peu de temps, Mme G. et moi avons convenu de travailler certains aspects précis de ma manière de conter.  Outre les problèmes propres au spectacle (transitions et difficultés avec certains contes, dont j’ai parlé ici), nous voulions :

  • éliminer des tics qui parasitent le contage;
  • maintenir mon niveau d’énergie de base de manière plus constante tout au long du spectacle;
  • développer ma présence, mon contact avec le public

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J’ai laissé plus d’une semaine passer pour tenter de donner sens à la vingtaine de pages de notes prises pendant la formation sur l’Histoire de la littérature orale offerte par Marc Aubaret, directeur du Centre méditerranéen de littérature orale, les 23 et 24 octobre derniers. Alors que mes notes ne rendraient pas justice à la somme d’information reçue, je m’essaie à tisser un fil conducteur auquel accrocher mes apprentissages.

Pour moi, cette formation aurait été celle où j’aurai acquis en concentré toutes sortes de pistes pour entrer dans de nouveaux contes (et approfondir ceux que je conte déjà).  En effet pour Aubaret, « le conteur n’explique pas, mais doit comprendre… »

  • Pistes « fonctionnelles » (par genres) : Parce que démêler ce qui tient du mythe (œuvres permettant de gérer la transcendance), de l’épopée (gestion des valeurs et du politique), de la légende (gestion du temps et de l’espace) et des contes (fonction initiatique pour les contes merveilleux et variable selon les genres) offre déjà des orientations importantes pour le contage.  J’ai ainsi appris que certains de mes récits tenaient probablement davantage du mythe que du conte…
  • Pistes historiques et anthropologiques : Cela permet d’être éveillé à ce que l’on a voulu faire dire aux contes selon les époques (ex : la montée des nationalismes au XIXe siècle qui récupèrent les contes comme « littératures nationales »).  D’ailleurs, en bon ethnologue, Aubaret nous rappelait régulièrement l’importance de connaître le contexte culturel dans lequel le conte est raconté.  Cela permet notamment de ne pas « dire le passé » ou de tomber dans le folklorisme.
  • Pistes typologiques : …Liées à la classification internationale Aarne-Thompson dont j’ai enfin mieux compris le fonctionnement et surtout l’utilité pour les conteurs : Faire gagner du temps lors de la recherche de multiples versions d’une même histoire.  Ainsi, j’ai découvert que plusieurs de mes Contes d’au-delàs et de Là-haut sont des 470 (Amis dans la vie et la mort), 470B (Le pays où l’on ne meurt pas) et 471 (Le voyage dans l’autre monde).  L’idée n’est pas de connaître ces numéros pas cœur ni de s’enfarger dans les chiffres, mais c’est vrai que devant ces catalogues on comprend mieux l’importance de toujours avoir consulté plusieurs variantes de nos contes avant de composer la sienne (dixit ma fée-marraine).
  • Pistes pour une lecture symbolique (notamment des contes merveilleux): Pour entrer dans un conte, Aubaret nous suggère de partir de versions collectées plutôt que de versions d’auteur (la « matière populaire brute »), nous recommande d’en faire une lecture attentive mot à mot, puis il nous invite à faire la cartographie des lieux, à en évaluer la temporalité (le passage du temps dans le conte, de quelques heures à quelques années), puis de bâtir des listes de personnages, d’animaux, de chiffres, de couleurs, d’objets, d’absents (Qui n’est pas là dans l’histoire? Un père? Une mère? C’est souvent très révélateur), etc.  L’idée étant que les symboles d’un conte s’influencent les uns les autres et ne peuvent être pris individuellement.

C’est que pour Aubaret, les symboles des contes sont autant de
« résonnateurs » qui « mettent en travail » si l’on est prêt et parfois à notre insu.  Ainsi, il a évoqué les motifs, ces super-symboles qui rendent mal à l’aise et qui frappent l’imagination (ex : la charité romaine, une femme qui, ayant accouchée, va nourrir au sein son père en prison pour lui éviter la mort).

Il ne s’agit pas ici de chercher à donner un sens définitif au conte, mais plutôt d’« ouvrir le plus grand nombre de questions possibles », de prendre conscience de la multiplicité des sens qui se cachent dans l’œuvre et qui peuvent toucher le public de différentes façons. « Ne pas se laisser berner par l’anecdote, mais chercher ce qui est sous-jacent. » Il nous rappelle avec justesse que ce travail est aussi utile pour la création de nouveaux contes que pour l’approfondissement de contes traditionnels.  Pour Catherine Zarcate, avec qui Aubaret collabore, conter c’est « faire écrin aux symboles ».

J’avais déjà abordé une partie de ces notions (sans nécessairement les avoir approfondies), mais j’ai pu revérifier pendant cette fin de semaine l’importance de se les faire dire et redire par différentes personnes qui emploieront des mots différents pour parler des mêmes concepts fondamentaux, chacune avec sa vision propre de ces derniers.

Par exemple, tout le discours de Marc Aubaret est, me semble-t-il, coloré par sa conviction de l’importance du rapport personnel des individus (conteurs ou auditeurs) face aux contes. Ces derniers seraient pour chacun des « miroirs de sa propre évolution ».  Par exemple, la maîtrise d’un nouveau conte se déroulerait en trois étapes : D’abord un temps d’acquisition, puis une période d’intégration et enfin, au moment propice, ce qu’il appelle le « jaillissement » où le conteur « témoigne de ce qui l’a traversé ».

Si les pistes de lectures discutées plus haut seront utiles lors de l’acquisition, c’est le « temps passé avec l’histoire », le temps de rêver son conte, de travailler sur les images , qui en permet l’intégration ou d’« en acquérir l’épaisseur ». En effet, pour Aubaret le conte est « art des images » plus que des mots. C’est ensuite que viennent les mots pour décrire les images dont s’est nourri le conteur : Le moins de mots possible, des mots qui évoquent directement les images, les mots du « sensitif » comme dirait Michel Hindenoch (avec qui Aubaret collabore aussi).

Outre ces outils d’analyse, je repars sur mon chemin de conte avec plusieurs idées qui alimenteront ma pratique : Celle de tenir un « carnet de trames » des contes que je lis, juste pour développer le sens de la structure et comparer des versions, celle de passer du temps dans un café, juste à regarder les gens et à noter mes impressions.  L’idée aussi d’avoir toujours un conte « en chantier », juste pour s’en nourrir et le laisser « nous travailler », quitte à ne jamais le conter.

Cette formation m’a aussi rappelé qu’avant de poursuivre mes études en communications à l’Université de Sherbrooke et à Concordia, je voulais devenir… ethnologue.

N’ayant ni à conter, ni même à être bénévole cette année, j’ai complètement profité du Festival Les jours sont contés en Estrie pour être le meilleur spectateur possible.  Je me suis généralement (ahem!) couché tôt, suis allé voir plusieurs spectacles mais pas tous (ah, les choix difficiles) et j’ai appris en observant.  Il faut dire que le fait d’être moi-même en processus de création aiguise le regard…

De Michèle Nguyen, je retiendrai la grâce, l’intensité qui fait vibrer toute l’assistance, les silences justes, porteurs, une écriture magnifique, brillante. Je la voyais pour la troisième fois et il me semble qu’elle a encore « grandi » dans l’efficacité de sa présence, la force de son contact avec le public.  Je retiendrai aussi la question d’un ami néophyte au conte: « Est-ce que ce n’était pas du théâtre? » Avec une marionnette (qu’elle manipule merveilleusement), quelques accessoires, une trame sonore, je pense que la question mérite d’être posée.  Conte ou théâtre, j’ai bien hâte de la revoir et de la réentendre.

De Jean-Claude Botton, je conserverai sa finesse à raconter tant aux adultes qu’aux enfants.  Son habileté à « mettre le public dans sa poche » par de très courts récits pour accrocher, établir le contact.  Les ritournelles, les jeux de mots et répétitions. Et puis la force des images qu’il se créé et qu’il nous donne à voir.  À un moment, il avait vraiment une lune dans l’oeil.

D’une conversation privilégiée avec Jihad Darwiche, j’ai bien compris que l’on peut toujours retravailler une histoire, la polir davantage et en retirer les entraves afin qu’elle « passe » mieux.   Retravailler un conte toute sa vie et même quand on est convaincu que la version collectée est sacrée. « Nous sommes des passeurs, il faut que nos histoires passent… » et « Si tu nourris souvent tes histoires, elles continueront à te nourrir ».  Et comme j’ai aimé réentendre les différentes versions des « Babouches d’Abou Kacem ».  Vive les contes gigognes des Mille et une nuits avec leurs emboîtements qui rendent intelligents!

De Naomi Steinberg, je retiendrai la voix grave, hypnotisante, enveloppante, qui m’a bercé par des histoires pleine de brume vancouveroise, dont une version coréenne magnifique de « L’oiseau de toutes les couleurs » et une « Fille curieuse » en visite chez une Baba Yaga nordique.

De Jean-Claude Bray, je constate l’importance de se connaître et de conter ce qui nous colle à la peau.  Comment ce petit homme à la voix nasillarde et à l’air (mais seulement l’air) absent parvient-il à choisir des histoires qui lui vont aussi bien et à dégager un tel charisme?  Il y a là un mystère et une ruse qui me mystifient.

D’Agnès Chavanon, je garde la construction de son spectacle sur les loups où elle mêle histoires traditionnelles, anecdotes imaginaires et véridiques, de même que récits contemporains qui rejoignent tous la même thématique.  J’ai bien aimé ce mélange de narrations autour d’un même thème.  C’est ce que j’ai essayé de faire dans mon spectacle sur les au-delàs, mais j’aurais aimé aller encore plus loin.

De Serge Valentin, je me souviendrai longtemps d’une conversation à bâtons rompus où nous avons chacun défendu nos positions et découverts des points d’accord.  Je retiendrai son besoin d’être « farouchement libre » qui l’amène à se former en autodidacte et à se méfier des écoles artistiques.  Après cet échange, aux petites heures du matin, j’ai écris pendant une demie-heure.  Un texte sur la formation des conteurs a commencé à prendre forme.

Un beau festival, une édition que je vais chérir pour longtemps.

À trois semaines de l’exercice public, les invitations sont lancées et le temps est venu de faire le point…

D’abord cette nouvelle façon de nommer cette « représentation-test d’évaluation »:  exercice public.  Ça vient de Mme G. qui a utilisé cette formule dans son propre travail…  Lorsque l’on prépare un exercice public, l’angle d’approche n’est plus le même.  Le travail ne se fait plus en fonction de la date de représentation.  Celle-ci devient une borne sur la route, un moment où recueillir des commentaires pour poursuivre la recherche.  D’un côté, ça peut sembler décourageant : Y’a encore tellement d’aspects à travailler.  On a l’impression qu’on n’y arrivera jamais.  D’un autre, ça dédramatise le tout : ce spectacle-là n’est pas l’aboutissement du processus.  En même temps, l’échéance du rendez-vous prochain avec les spectateurs créée une tension qui fouette et encourage à aller de l’avant.

Les rencontres avec Mme G. se poursuivent et amènent toujours de nouveaux apprentissages.  Dans les dernières semaines, il y a eu notamment une séance de travail sur la thématique du regard qui fût extrêmement féconde.

Le local où l’on travaille habituellement étant occupé, nous avons donc dû nous déplacer vers une salle beaucoup plus vaste.  Ça fait changement et c’était tout désigné pour le travail à faire :  Ça permettait de « voir loin et voir large » comme ils disent dans les cours de conduite.  Mme G. me demandait de me déplacer dans l’espace de repérer un détail, de le décrire, puis de m’en approcher où de m’en éloigner pour en changer la perspective et le décrire à nouveau. Dans les faits, je décrivais en « zoom avant » ou en « zoom out », ce qui m’a semblé très intéressant pour enrichir les descriptions.  Elle m’a fait raconter en marchant sur une ligne du plancher, tout en voyant la scène se déplacer autour de moi.  Cela créait de mon point de vue une impression de « traveling » pour poursuivre l’analogie cinématographique.  Ensuite, j’ai rebroussé chemin pendant la seconde partie du récit où le héros défait ses pas.  Compte tenu de la structure assez linéaire de plusieurs récits traditionnels, j’y ai vu un exercice particulièrement intéressant pour le contage.  Y’a eu aussi cet exercice mémorable où elle me « commandait » divers types de regards (« scruter », « dévorer des yeux », « darder du regard », etc.) et où je devais obtempérer rapidement.  Difficile, mais très riche.  Je vous mets au défi de communiquer par vos seuls yeux la différence entre « accompagner » et « suivre » du regard…

Y’a eu la semaine où, emportés par nos discussions après le travail, on n’est pas sorti de la salle avant minuit trente…  si bien que je me suis couché à 1 h du matin.  Difficile d’expliquer à ma conjointe que le travail sur le conte soit si… prenant!  Heureusement qu’il y avait congé le lendemain.

Y’a eu celle où, ayant reçu une mauvaise nouvelle un peu assommante au bureau, je n’avais pas le cœur à la pratique.  Si bien qu’on s’est assis et qu’on a jasé toute la soirée. On a surtout parlé de conte tout de même (notamment de la position délicate où je me trouve pour critiquer le travail des autres, alors que je suis moi-même en plein processus de création), mais on a aussi réinventé le monde.

J’ai pris l’habitude d’arriver à nos rencontres une heure avant Mme G. pour me réchauffer : des étirements, quelques pas de danse (vive Paul Simon!), un peu de taï chi, des vocalises.  Bref, pour me reconnecter avec mon corps. Parce qu’il est devenu clair que « mieux conter » passe d’abord pour moi par mieux habiter cette « maison de la parole » comme l’appelle Mme G.

À cet égard, il m’apparaît important de mentionner l’apport indéniable de la vidéo à notre travail.  Mme G. me filme racontant.  Maintenant que l’on commence à enchaîner le spectacle, nous visionnons ensemble ce qu’elle a capturé et en discutons. Passé le malaise de se regarder à l’écran, les images du travail sont un révélateur puissant.  Dès le début du processus, j’ai parlé du coaching comme d’un travail en miroir, alors que la coach nous renvoie les points positifs de ce que l’on présente, mais également ce qui est moins flatteur.  Ses commentaires pendant que je pratique sont toujours aidants, mais je suis justement en train de faire et ne peux y accorder toute mon attention.  De même, les commentaires a posteriori se butent souvent à la mémoire qui a déjà oublié ou au fait qu’on n’était pas suffisamment attentif à ce que l’on faisait au moment où ça s’est passé. De voir la même chose que Mme G., assis à ses côtés, me permet de me concentrer sur ses commentaires et facilite ma compréhension de ce qu’il faut améliorer.  Il faut dire que j’ai sous les yeux ce qui fonctionne et ne fonctionne pas, notamment au niveau de la posture et des gestes.  Ce qui est juste ou ne l’est pas crève l’écran.

Ainsi, je dois briser cette immobilité des pieds et des jambes qui me fixe sur scène.  Je veux « habiter » ma gestuelle afin d’éliminer les parasites (par exemple, cette tendance à « hacher » de la main droite ou gauche quand je conte), mais aussi de prendre le temps de dessiner les gestes, de les compléter.  J’aimerais aussi développer une meilleure conscience de mon corps dans l’espace parce que, dans le moment, je ne m’aperçois même pas que je change peu à peu de place en contant.  Par exemple, si je fais un pas vers l’avant pendant une histoire, je ne reviens pas nécessairement en arrière, si bien que je finis par me retrouver dans le public…  De même, j’aimerais conter davantage à partir de mes tripes (moins de la tête), afin de mieux respirer et de baisser ma voix haut-perchée d’un demi-ton.

Tout cela d’ici trois semaines?  D’où la nécessité de voir l’exercice public comme une étape parmi d’autres du work-in-progress

Vendredi soir dernier, j’ai conté à un spectacle-bénéfice pour Haïti à Mont-St-Hilaire.  Voici quelques notes gribouillées le lendemain matin:

Encore une fois j’y étais… mais pas tout à fait.  J’ai de la difficulté à même me rappeler de comment je me sentais.  Pour moi, c’est déjà signe que je n’y étais pas complètement.  Pas assez présent.

C’est vrai que je suis passé à la fin de la soirée, le huitième conteur.  À ma demande, d’ailleurs.  Je ne me voyais pas conter ça ailleurs dans le show.  Marc-André m’a présenté.  Je me suis levé de ma place et, regardant par terre, je me suis rendu à l’avant.   Je suppose que j’avais les épaules voutées. Pas beaucoup de verticalité dans ma posture…

J’ai salué le public et, toujours en regardant par terre, j’ai tenté de justifier ce que j’allais conter.  Que, compte tenu de l’occasion, j’avais l’impression qu’il fallait que ce soit fait avec bonne humeur, mais aussi le respect.  J’ai fini par les regarder, leur ai souri, ai respiré, puis je me suis mis à conter « L’homme à la fin du monde et l’enfant », un conte qui me boulverse toujours autant.  [Surtout qu’il y avait le cheval blanc qui me trottait dans la tête depuis quelques jours…]

J’ai pris conscience encore une fois d’avoir accéléré vers la fin, d’avoir monté d’un octave et d’avoir senti que je manquais de souffle.  Le temps de m’en apercevoir, le conte se terminait et je n’avais pas eu le temps de me poser, le temps de respirer.  Je réalise maintenant que je respirais de la poitrine plutôt que du ventre.  J’étais un peu dans ma tête, mais surtout j’étais dépassé par l’émotion.

Ce n’était probablement pas trop désagréable à écouter, mais c’était désagréable pour moi de ne pas avoir pris le temps de savourer la fin de mon histoire.  Pas ma pire fois… Certainement pas ma meilleure.

Je pense que j’entre dans la phase où « tout ce que je faisais est assez déconstruit pour que je ne le fasse plus naturellement »…  J’ai perdu certains repères, mais je n’ai pas encore eût le temps de m’en bâtir de nouveaux.  Je suis « self-conscious ». Intimidé.  Il me semble être balourd, maladroit.  Mes gestes et ma tenue ne semblent pas naturels.  J’imagine que ça fait partie du processus pour s’améliorer, mais c’est pas évident à traverser…

Début demain soir de mon travail coaché en préparation de mon premier spectacle solo « officiel ».  Une quinzaine de rencontres semi-hebdomadaires avec Mme G. jusqu’à la représentation début mai. Un programme ambitieux:  travail sur la constance, l’énergie, les tics, le regard, le rythme, etc.  J’ai hâte de commencer, bien sûr, mais je vis aussi pas mal d’anxiété.  Un peu de trac à me demander ce que je m’en vais faire dans cette galère…  C’est sûr que ce serait plus facile de passer mes prochains mardis et mercredis soirs à écouter la télé ou à me coucher de bonne heure pour être en forme le lendemain au bureau.

Un ami conteur me souhaitait de l’inspiration.  Si l’adage qui veut que l’art soit 10 % d’inspiration et 90 % de transpiration a du vrai, je pense que j’en suis à la seconde partie.  Le show est monté (les contes sont choisis, les liens partiellement bâtis – d’autres surgiront je suppose), le vrai travail commence.  Si j’ai un tant soit peu d’intégrité artistique, et compte tenu de toutes les personnes que j’ai critiquées (le plus souvent à leur demande – je m’excuse pour les autres), je me dois d’être aussi exigeant envers moi-même.  Le fait est que j’ai une tendance naturelle à être paresseux…

Je ne m’en vais pas à un programme d’entraînement pour un match de boxe ou une compétition olympique, pas plus que je ne m’en vais en thérapie. Reste que j’ai bien l’impression que je vais être mis en face de choses de moi que je n’aime pas particulièrement.  Des manières de faire, de me tenir et de dire qu’il ne sera pas toujours évident de détricoter.  C’est pour ça le coaching, pour le miroir.  Y’aura sûrement des moments où je vais me demander si le jeu en vaut la chandelle, si je ne me prends pas pour le conteur que je ne suis peut-être pas finalement.

Je vais tenter de tenir ici le journal de ce travail en route vers un spectacle.   Toujours dans l’optique de ce blogue: Pour moi d’abord, pour réfléchir à ce qui se passe; prendre du recul.  Mais avec vous…  Pour ce que ça peut susciter d’échanges et de réactions.  Un oeil dans les coulisses d’un show à venir, en somme. Possible que je ne vous réponde pas toujours parce que je serai dans le processus, mais je lirai tout.  Je m’en fais un devoir.

Souhaitez-moi donc de la persévérance.