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Je reviens de La fête des chants de marins de St-Jean-Port-Joli où j’ai passé un week-en d’amoureux avec ma douce.  J’y ai notamment réentendu avec plaisir « Les souillés de fond de cale » (un groupe breton de Paimpol que nous avions découvert à Binic en 2000) et découvert le trio « Lemieux-Marchand » (le duo de père-fils violoneux des Lemieux complété par Paul Marchand à la guitare) et la comédienne et conteuse Valérie Lecoq qui animait une fort chouette randonnée « contée/jouée » (du « récit de vies théâtralisé », explique-t-elle) intitulée « Femmes de marins, compagnes de pêche ».

Je suis un gars de la ville et je me sens plus proche du feu que de l’eau, mais y’a quelque chose qui me bouleverse profondément à être ainsi près de la mer et des bateaux.

Ce fût l’occasion d’une passionnante discussion avec Mme Lecoq justement sur l’appellation « arts du récit » vs. « conte » (associé au spectacle pour enfants selon elle), l’utilisation d’accessoires en soutien à son spectacle (notamment un drap que l’on prend dans un lieu pour finalement le plier plus tard avec un membre du public) et le travail d’intégration du spectacle dans de nouveaux lieux chaque fois (la partie « randonnée » du show).

Bien sûr, son spectacle est théâtralisé, mais elle n’en fait pas de mystère.  Elle fait d’abord un travail de comédienne.  Si le spectacle commence au « elle » en parlant d’Henriette, un personnage fictif de femme de marin composé de plusieurs témoignages véritables, dès la troisième station on passe au « je » alors que Valérie interprète Henriette.  Pour elle, « il me serait impossible ou difficile de refaire du conte de manière traditionnelle, assise sur une chaise.  Je connais peu de gens qui le font encore de cette façon ».  Point de vue intéressant…  Qu’il m’est évidemment difficile de partager complètement.

De mon côté, j’ai particulièrement apprécié que le spectacle soit basé sur des documents ethnographiques et donne une voix à ces femmes dont on a très peu raconté l’histoire.  Bien joué, le personnage est fort attachant et le caractère authentique des répliques les rend d’autant plus poignantes (notamment ce moment où Henriette calcule n’avoir passé que trois ans avec son mari… sur dix-sept ans de mariage et « ne pas avoir aimé cette vie-là »).  Cependant, le texte très écrit me paraît peut-être perdre une souplesse qui pour moi doit caractériser le conte…  Surtout quand Mme Lecoq m’explique qu’elle doit toujours faire le récit dans le même ordre, alors que pourtant celui-ci se permet bien des sauts dans le temps entre jeunesse et vieillesse du personnage…

Par ailleurs, les retrouvailles avec les « souillés » ont été l’occasion de se retrouver en Bretagne (dans nos têtes et dans nos coeurs) et d’ajouter deux chansons traditionnelles à mon répertoire: L’archi-connue mais magnifique « Isabeau » (« Isabeau s’y promène/ Le long de son jardin… ») dont ils font une très belle version a capella (« sans les mains » comme dirait Philippe Noirel, chanteur principal du groupe) et « C’est dans la ville de Larochelle » dont la mélodie et les paroles me hantent toujours: « La beauté, à quoi nous sert-elle?

Après trois jours au bord du fleuve à m’emplir les yeux et les oreilles, je peux affirmer qu’elle permet de faire le plein de moments qui aident à supporter l’ordinaire.

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J’ai moins écrit cet été  parce que j’ai été un peu happé par ce que j’appelle « la poutine » (en mai-juin surtout)…  Ici, je n’ai de leçon à donner à personne.  La plupart des conteuses et conteurs connaissent cet aspect des choses bien mieux que moi qui suis néophyte en la matière.  L’idée ici est davantage de témoigner d’un côté du métier dont on ne parle que trop rarement entre nous: soit le fait de devoir se mettre en marché.  Je reste songeur quant à la raison de ce silence.  Parce que ça fait mercantile et que nous sommes des artistes?  Parce qu’on est tous un peu en compétition les uns avec les autres?  Moi-même, j’avoue avoir attendu avant de prendre le temps de rédiger ce billet.  Malaise ou pudeur?

« La poutine », ce sont ces moments où, plutôt que de lire, d’écrire ou de laisser s’envoler la créativité (et la théorie dans mon cas), on rédige une demande de subvention, on réchauffe des contacts avec des diffuseurs, etc.  Pour la Xième fois, on explique à un quidam anonyme le sens de notre démarche et le pourquoi notre projet est si important, si nouveau et différent, fondamental…

Pour moi, cette fois « la poutine » s’est traduite par une première demande de sub, la rédaction d’un premier C.V. de conteur (bien différent de mon « autre » C.V. professionnel) et surtout d’une « carte de visite » (je n’ai pas encore de quoi constituer un « dossier de presse ») présentant mon spectacle et mon travail de conteur.  Bien sûr, j’ai trouvé ça gazant, difficile, alambiqué…  Mais, vous savez quoi?  Je suis assez content de la démarche.

Je suis certain que si je me mets à produire régulièrement (annuellement?) ce genre de documents, je vais trouver ça pénible au possible.  Cependant, ce coup-ci cela m’a permis un retour en arrière et un exercice de recul face à mon parcours qui n’était pas inintéressant.  Plaisir peut-être narcissique, mais je réalise qu’en sept ans, j’en ai fait des affaires en lien avec le conte.  Bilan: une quinzaine de formation (au-delà de deux par années – merci RCQ, Productions Littorale et Conseil de la culture de l’Estrie), une vingtaine de « prestations marquantes » (en Estrie bien sûr, à Montréal, Québec, Rimouski, Mont-St-Hilaire), des textes de réflexion (notamment dans L’art du conte en dix leçons), ce blogue…  Et surtout, des contacts un peu partout au Québec et en France qui constituent un réseau de collègues et d’amis auprès de qui je peux m’informer de ce qui se passe dans le milieu et approfondir ma réflexion…

En cette ère de marketing de soi-même, j’avoue avoir particulièrement trouvé difficile l’exercice de rédiger des textes vendeurs où je devais me présenter sous mon meilleur jour.  Et je ne pense pas que ce soit de la fausse modestie.  Je sais que j’ai des forces et je suis prêt à les mettre de l’avant, mais d’arriver à le faire sans que cela ne sonne trop… pesant.  C’est un tour de force. Quand on pense à tous les conteurs de tous les styles, avec souvent plus d’expérience que moi qui pratiquent leur métier avec brio…  Qu’est-ce que je peux bien avoir d’exceptionnel?

En fait, c’est l’ami Éric Gauthier qui m’a encouragé à développer ce que son agente appelle une U.S.P. (ma Unique Selling Proposition).  Au fond, c’est de se demander ce qui nous distingue.  J’en suis arrivé à conclure que tout le temps que je prennais à me former, à choisir et à préparer mes contes pouvait être tourné à mon avantage.  J’ai donc développé cette idée que j’étais un « polisseur d’histoires précieuses » et j’ai surfé sur cette métaphore de bijoutier. Jugez vous même:

« Pour lui, chaque conte est une pierre précieuse trésor du passé; un cristal de l’air du temps qu’il faut traiter avec respect. Drôles, fascinantes ou touchantes, ses histoires-gemmes sont donc choisies avec minutie. Prospecteur, il déniche plusieurs spécimens des mêmes contes afin d’en développer des versions toutes personnelles. Puis, il les taille pour en faire briller les images fortes, l’éclat de sagesses et de symboles toujours actuels. On admire la précision de son vocabulaire et la verve qu’il emploie à le manier lors de performances simples mais intenses. Sensible à la beauté de la langue, il polit les mots jusqu’à les faire chanter. »

Ouais, ça semble un peu poussé, comme ça, dans le vide…  Mais avec un photo et des commentaires de spectateurs, ça ne passe pas trop mal.  La preuve?  À la suite des conseils d’Éric et de collègues graphiste et réviseure, ma « carte de visite »  m’a permis de décrocher un premier contrat dans un musée et d’entrer en pourparlers pour d’autres spectacles à venir…

Finalement, lorsque mangée avec modération, la poutine, ça a du bon.

Bon, ce n’est pas tout, me faudrait un démo maintenant…

[NDLR: Les vacances d’été me permettent finalement de compléter ce texte amorcé… en novembre 2009.]

Lors de la Rencontre internationale sur le conte d’octobre 2009, la conteuse Sophie Joignant a témoigné du fait qu’elle se servait beaucoup en atelier du poème « Conter » qui ouvre le livre Conter, un art? de Michel Hindenoch [un must, en passant].  Pour elle, « il y a tout là-dedans ».

Hindenoch, présent sur place, a donc accepté d’en faire la lecture, en expliquant qu’il l’avait préparé pour un colloque ayant eu lieu à Chevilly-Larue en 1994 et dont la thématique était « Qu’est-ce que conter? ».

Conter

C’est écouter à haute voix
Un rêve ancien, plus grand que soi.

C’est un acte magique, une poésie :
C’est faire de sa parole une peau,
Un oeil, une monture.
Faire d’un rêve un souvenir,
D’un souvenir une jeune aventure,
D’un mensonge un aveu, une vérité vraie.

C’est ouvrir son jardin et en faire un navire.
Voyager. Rien de plus.
Jusqu’à offrir à l’autre un souvenir nouveau,
Risquer de faire de lui un témoin, lui aussi :

Un conteur à venir.

Cela m’a donné l’occasion de retourner à ce texte pour voir ce que j’y trouve pour alimenter ma propre réflexion.  Je ne sais pas si « il y a tout », mais en tous les cas j’y trouve beaucoup de matériel…

De la façon dont je le lis, le texte peut se diviser en cinq parties qui m’amènent à des leçons fondamentales:

Section 1: Le rêve ancien

C’est écouter à haute voix
Un rêve ancien, plus grand que soi.

C’est un acte magique, une poésie :

Ici, Hindenoch me rappelle le côté sacré du conte. Je suis depuis un certain temps partisan de l’idée que les contes seraient issus des rêves que les premiers hommes se seraient racontés sans nécessairement les comprendre, tellement les images y sont fortes et touchent à l’inconscient.  Il y a donc un respect que l’on doit avoir pour ces histoires, mais qui nous manque parfois…

Section 2: Conter par les sens

C’est un acte magique, une poésie :
C’est faire de sa parole une peau,
Un oeil, une monture.

Là, on entre dans certaines maximes de la « théorie hindenochienne » si j’ose dire…  Dans ses formations, Michel nous enjoint à choisir les « mots de l’affect » (sensitifs) plutôt que de l’« intellect » pour raconter nos histoires. Pour lui, le narrateur doit être « l’espion de l’histoire » et la décrire de l’extérieur.  Déjà l’allusion chamanique à la parole comme « monture » est prélude à la quatrième section, véritable invitation au voyage.

[D’un point de vue plus personnel, ayant été incommodé par de l’eczéma/ dermatite atopique pour l’essentiel de ma jeunesse, alors que mon anxiété et les émotions fortes que je vis se manifestent par des démangeaisons, « faire de sa parole une peau » (ou de sa « peau une parole », dans mon cas) me parle directement.]

Section 3: Il faut y croire

Faire d’un rêve un souvenir,
D’un souvenir une jeune aventure,
D’un mensonge un aveu, une vérité vraie.

Ici, Hindenoch me rappelle le processus par lequel le conteur se « convainc » de son histoire afin de la rendre crédible au public.  On escamote souvent cette étape de rêverie éveillée.  C’est une autre maxime de la « théorie hindenochienne »: Dès que l’on a un moment de libre, prendre le temps de rêver ses contes, de les imaginer en détail.  Qui sont les acteurs à qui l’on confierait le rôle du héros?  De la princesse?  Dans quels lieux connus se déroule l’action?  Quelles sont les odeurs de chaque scène? Etc.

Section 4:  L’invitation au voyage

C’est ouvrir son jardin et en faire un navire.
Voyager. Rien de plus.

C’est la plus belle, selon moi.  De l’intérieur du conteur vers les autres… et l’infini des possibles.  Je pense que Hindenoch y parle de l’implication personnelle du conteur dans sa narration.  Mais aussi de l’objectif, sans prétention et pourtant fondamental des récits:  « Voyager.  Rien de plus.  »  C’est tout simple.  C’est immense.

Du coup, ça me rappelle une phrase lue sur un poster inspirant où l’on voyait un navire sur les flots sous un coucher de soleil éblouissant: « A ship in a harbor is safe.  But then, this is not why ships are built. » (« Un navire au port est en sécurité, mais ce n’est pas pour cela que l’on construit des navires. »).  De l’audace dans le choix des histoires… donc de l’implication personnelle.

Section 5:  Donner

Jusqu’à offrir à l’autre un souvenir nouveau,
Risquer de faire de lui un témoin, lui aussi :

Un conteur à venir.

Enfin, je comprends que Hindenoch nous parle ici du don que doivent faire les conteurs: Nous avons reçu les histoires en cadeau (oui, même celles que nous avons écrites).  Elles ne nous appartiennent pas et par conséquent nous devons les partager.  Nous n’en sommes que les médiateurs, des interprètes, des « espions » d’un « rêve ancien » (et l’on revient au chamanisme).

Mais finalement, Hindenoch nous présente un objectif profond: réussir à toucher suffisamment le public pour l’émouvoir.  Il manque tellement de
« témoins », de personnes rendues meilleures, plus heureuses, plus humaines, etc. par le contact du beau et du bon.

Puisse notre parole les toucher.