[Texte rédigé en préparation d’un brunch-causerie du Cercle des Conteurs des Cantons-de-l’Est qui s’est tenu en janvier 2007. Publié également sur le site du RCQ]

Je n’ai jamais suivi de stage avec la conteuse Claudette L’Heureux, mais je sais qu’elle demande à ceux qu’elle forme: « Pourquoi tu contes? ».

Fichue question.

Elle me viraille dans le cœur et la tête depuis un moment déjà. J’arrivais à y trouver toutes sortes de raisons corollaires – dont quelques unes sont décrites ici – mais je sentais confusément que ce n’était pas « ça ». Je viens, je pense, de parvenir à une réponse qui me satisfait davantage, qui feel vraie.

Reconnaissance

Dans mon journal personnel, j’écrivais en mars 2003 : « …Je participe à un atelier de conte. C’est un art traditionnel que j’aime beaucoup et que j’ai envie de découvrir de plus en plus. Cependant, j’ai toujours eu une pudeur face à cela. Je sais parler en groupe, inventer des histoires, j’ai fait du théâtre et de l’improvisation, mais conter me fait très peur… Je ne sais pas pourquoi… J’ai envie d’aller au bout de ce malaise voir ce qui s’y trouve. » Et l’aventure dure depuis ce temps. La pudeur reste, mais s’atténue lorsqu’on comprend que le conteur doit s’effacer derrière l’histoire.

Néanmoins, ce n’est que tout récemment que j’ai commencé à me faire à l’idée de laisser tomber le mot « amateur » après « conteur » lorsque je parle de ce que je fais. Et, sans fausse modestie, ça a peu à voir avec ma perception de mon niveau de compétence. Non, c’est que, jusqu’à tout récemment, j’avais de la difficulté à ce que cette pratique me définisse. Pourtant, quand j’annonce à des amis qui me connaissent depuis longtemps qu’il m’arrive de conter des histoires, tous sont unanimes « Ça te va bien. », « Je te vois là-dedans », etc.

J’ai peine à me servir d’un marteau. Je ne suis pas particulièrement bon en informatique, même si je travaille près de ce domaine. Vous pouvez me demander un coup de main pour déménager mais, compte tenu de ma force physique, ce n’est pas moi qui m’occuperai des gros meubles… Ce que j’essaie de dire c’est qu’il m’a longtemps semblé avoir peu à redonner à ma communauté en échange pour tout ce qu’elle m’apporte. Aujourd’hui, je sors une histoire de mon sac et je vois naître des sourires. Quelqu’un vient me voir après un spectacle et me dit que je l’ai touché. Je me sens utile. Je me trouve bon.

Veut, veut pas, je conte un peu beaucoup pour être vu, mis en valeur, reconnu et connu. Le risque serait d’en venir à ne conter que pour ce plaisir narcissique. Conter pour se voir dans les yeux des spectateurs.

Mais ce n’est pas d’abord pour ça que je conte…

Appartenance

Je conte aussi pour « être de la gang »… du local à l’international. Pas une gang fermée, mais plutôt ouverte sur les groupes d’âge (y’a des enfants conteurs, des ados, des adultes et des personnes âgées… que j’aime fréquenter. Et ça c’est une révélation pour moi!), ouverte sur toutes les régions du Québec… et sur le monde (le plaisir des rencontres magiques avec les méditerranéens, les français, les créoles, les amérindiens, les irlandais, etc.). Surtout, le milieu des conteurs exerce sur moi une véritable fascination. Un peu bohêmes, ces gens sont beaucoup de ce à quoi je voudrais ressembler (moi l’intello, le père de famille straight). Je l’ai souvent dit : en principe, les conteuses et conteurs sont des gens avec des choses à dire… Combien j’aime ces gens et combien j’aime les écouter.

Et ici, le risque serait justement de ne conter que « sur » les autres; à en perdre son individualité, son originalité. Pour reprendre Michel Hindenoch, le conteur doit d’abord « se retirer à l’écart » du groupe pour se replonger dans sa relation particulière avec ses histoires. Ensuite peut se faire la communion.

Cependant, ce n’est pas d’abord pour ça que je conte…

Accessibilité

Je conte pour me réconcilier avec la création et la scène dont j’ai tellement rêvé plus jeune, mais pour lesquelles le courage m’a si souvent manqué. Or la pratique du conte réunit pour moi tout ce que j’aime faire sur le plan artistique: lire, écrire, apprendre (de la tête et du corps) de beaux récits, les dire sur scène. Conter me semble différent parce qu’« accessible ». Des textes courts, des histoires courtes; une parole publique, mais intime.

Être accessible, c’est se dire en public, dire son imaginaire sans des tas d’intermédiaires. C’est rester au niveau de ce public, ne pas le regarder de haut comme une masse informe, mais comme de petites assemblées d’individus. Être accessible, c’est offrir des espaces dans les histoires pour que le spectateur puisse y entrer. Or, si le conte est un art de la simplicité, du dépouillement, il est en même temps celui du foisonnement des mots et des images. Pourtant, par on ne sait quelle magie, il préserve cette ouverture qui fait que tous peuvent s’y glisser aisément.

Je crois qu’avec cette proximité vient toutefois le danger de ne conter justement que pour faire plaisir aux autres, à en diluer ses histoires. Sous prétexte d’accessibilité, tomber dans la facilité. Cesser d’être critique. Exigeant.

Reste que ce n’est pas d’abord pour ça que je conte…

Patrimoine

Si je me pose la fameuse question du pourquoi conter et que je me regarde dans le miroir, je me vois confronté à ma trentaine qui avance. Je commence à perdre mes cheveux, à faire du ventre, à pocher sous les yeux, à deviner des plis qui deviendront des rides, à me douter d’où surgiront mes premiers cheveux blancs…

Je pense à tous ces gens que je ne connaîtrai jamais, passeuses et passeurs de contes et d’histoires depuis des temps immémoriaux. Je pense à mon grand-père maternel, directeur du bureau de tourisme local, passionné de généalogie, de toponymie et de la petite histoire. Je l’imagine penché sur un vieux document, une photo, une coupure de journaux, excité par une découverte. Je pense à mon grand-père paternel que je n’ai jamais connu et dont je n’ai jamais entendu les histoires… qu’il contait très drôles, paraît-il. Je pense à ma grand-mère qui nous a tant parlé de lui et qui nous a tant parlé de son Bas-du-fleuve. À l’entendre, la moitié du Québec vient de là-bas. Je pense à mon père et à son amour de la parole et des jeux de mots. Je pense à mon fils et à ma fille, aux petits-enfants qu’ils me donneront peut-être.

Quelque part, je conte pour m’inscrire dans le temps. Je conte des histoires que j’écris moi-même, mais aussi des histoires des autres qui me touchent, me retournent, me « choisissent » comme on dit dans le milieu. Voilà je pense ma façon à moi de m’enraciner, de faire partie d’une tradition, de contribuer à quelque chose de plus grand… et pourtant de marginal. Faire revivre des histoires que l’on croyait oubliées ou utiliser ce matériau pour en faire de nouvelles, peut-être même voir les siennes reprises par d’autres…

Et à choisir des histoires plus grandes que nous, si grandes qu’elles sont parfois trop lourdes à porter, n’y a-t-il pas justement le risque de perdre sa voix dans l’infini du temps? Ou encore à y crier pour être entendu en voulant « faire moderne » à tout prix, si bien qu’on y dénature les histoires?

Pourtant, et bien que ce rattachement à la tradition me soit fondamental, ce n’est pas d’abord pour ça que je conte…

Mobilisation

D’autres en ont parlé mieux que je ne le ferai jamais, mais le conte a bien sûr une dimension communautaire, une portée de cohésion sociale, de bienfaisance, d’éducation populaire. Il rassemble alors que tant de paroles divisent. Bien qu’enfant de son époque, contextualisé ici et maintenant, il demeure intemporel, héritier d’âges anciens. Dans une époque où Walt Disney règne sur l’imagination, il fait vraiment figure de rebelle.

À cause de la puissance des images que les contes véhiculent, j’ai souvent pensé que les premiers récits étaient des rêves qu’avaient fait les hommes des cavernes et qu’ils avaient ensuite partagé avec leurs semblables. Je ne sais pas si les autres créatures terrestres rêvent elles aussi, mais je crois que nous sommes les seuls à pouvoir partager nos rêves, à essayer de mettre en mots nos indicibles.

Bien sûr, le conte est imaginaire, fiction, irréel. Mais toute quête, toute entreprise, toute action, la plus concrète soit-elle, a débuté par une utopie, un rêve mis en mot, une histoire à laquelle des gens ont crû. Ça peut sembler prétentieux ou complètement flyé, mais je conte pour transmettre un peu de la sagesse du fond des temps de tous les peuples de la terre et espérer qu’elle nous donne envie de bâtir un monde meilleur.

Écueil majeur contre lequel nous met en garde Guth Desprèz : le danger de faire du conte une parole conscrite, embrigadée au service d’une idéologie ou de l’autre. Au nom d’une « Cause » quelconque, imposer une finalité à des récits et abandonner le plaisir du don gratuit et du sens ouvert.

Bien qu’on s’approche de la raison principale qui me fait conter, on n’y est pas tout à fait non plus. Alors, pourquoi diable est-ce que je conte?

Sens

Ce qui m’a mis sur la piste, c’est d’abord la phrase dite par « Le conteur dans la ville », personnage qu’évoque Jocelyn Bérubé :

« Avant, je contais pour changer le monde, aujourd’hui je conte pour ne pas qu’il me change. »

Cette parole résonne fort en moi. J’y trouve des bouts de ma vérité actuelle. Puis, celle-ci, écrite par Jyhad Darwiche:

« J’ai l’impression que la parole du conte me rassure, reconstruit le monde autour de moi, le fait naître du chaos. »

Plus récemment, c’est dans Le murmure des contes que j’ai découvert cette réflexion de Henri Gougaud qui traduisait le mieux ma pensée :

« Un conte est un récit cohérent. [C’est] peut-être même sa définition première. Sans cohérence, il n’y a pas de récit. C’est un récit cohérent qui parle de la vie. Or chacun, le nez dans sa propre existence, en distingue mal la cohérence. Et dans cette nécessité de raconter des histoires, il y a cette idée constante, souterraine, que notre présence au monde est cohérente, qu’elle a un sens, même si nous ne le voyons pas.

Quel est ce sens? Ça c’est l’affaire de chacun. »

Je conte pour donner du sens au monde; donner du sens à un monde qui en a de moins en moins à mes yeux. Je ne prétends pas que ce sens soit le « bon » ou qu’il soit fixe et définitif – l’une des forces du conte étant au contraire que chacun y trouve son interprétation – mais je m’y retrouve. J’y suis plus à l’aise, plus familier. Les dragons se font tuer, Ti-Jean épousera la princesse et les pauvres peuvent littéralement aller à la rencontre de leur chance pour devenir riches…

En fin de compte, n’est-ce pas ce pourquoi les humains se sont contés des histoires de tous temps? Pour expliquer l’orage, le soleil, la lune, la mort du monde à l’hiver et sa renaissance au printemps. Je conte parce que cette poésie, cette folie parfois, mes ressemble davantage que tout ce que j’entends aux bulletins de nouvelles. C’est de l’air frais dans une société où, me semble-t-il, ça sent de plus en plus le renfermé sur soi-même…

En même temps, je réalise bien que cette motivation qu’est la mienne ne va pas non plus sans problème. À constamment vouloir créer du sens par les contes, on risque de les intellectualiser à outrance et leur faire perdre tout ce qu’ils ont d’instinctif et de gratuit. Voire, de merveilleux…

Le pourquoi du pourquoi

S’il fallait justifier ce travail de réflexion – dans le sens de « miroir » autant que dans celui d’« approfondissement » – je m’avancerais à croire que l’on ne conte que ce que l’on est. Par conséquent, se demander pourquoi l’on conte permettrait, selon moi, de mieux se connaître et, de là, de mieux raconter. Comme pour le voyageur, le trajet de celui ou celle qui s’interroge sur les raisons qui le poussent à conter est plus enrichissant que la destination. Bien qu’il soit intéressant de pouvoir fournir une réponse à cette question, il m’apparaît aussi important qu’elle ne soit pas définitive, afin que celui ou celle qui se la pose se retrouve le plus souvent possible sur ce même chemin.

Se demander pourquoi l’on conte nous oblige à sortir du confort, nous évite de stagner. Lorsque les réponses auxquelles on parvient ne sont pas celles auxquelles on s’attendait, cela permet de jeter un regard neuf sur notre répertoire, notre façon de dire, de bouger, d’entrer en rapport avec le public, etc.

Se demander pourquoi l’on conte, c’est cultiver le doute. Parce que les contes ne sauraient fleurir sur nos certitudes.

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